dimanche 2 juillet 2017

Hyper Mario

- Ah, vous venez pour le poste de plombier ?
- Bonjour, merci de me recevoir, et oui, effectivement, j’aspire ardemment à vous rejoindre. Votre entité jouit d’une réputation qui irradie littéralement, et s’il y a une chose que je sais discerner, c’est le potentiel d’un collectif. Vous avez la vision, et quand elle se double d’un tel allant, on ne vit plus que dans l’espoir de monter à bord et de participer à l’aventure.
- C’est gentil ça. Mais vous êtes sûr que l’on parle du même poste ?
- Sans aucun doute. Je me passionne depuis toujours pour la mécanique des fluides, aussi bien à l’échelle macroscopique qu’au niveau atomique. Je le glisse en passant, j’ai un article en relecture chez « Nature ». Mais je veux avant tout dire que j’ai une vision très holistique de la plombisterie.
- Holistique de la … ?
- Oui. Il est trop facile de limiter son champs d’investigation à la physique, et d’oublier l’humain. Vous ne voudriez pas d’un robot analytique et froid ?
- Non mais…
- Évidemment. C’est pourquoi je consacre beaucoup de temps à la sociologie, à l’éthologie, et, plus prosaïquement, à l’étude comportementale. Je confesse à ce sujet plutôt faire partie de l’école anglo-saxonne, mais je reste très ouvert.
- Bien…
- Et puis je serais insensé de me présenter à vous sans pouvoir revendiquer une véritable sensibilité artistique. Sans fausse modestie, je suis avant tout un créateur qui n’aime rien tant que défricher, déstructurer et réinventer les codes de la discipline plombière. A titre personnel, j’expose régulièrement. Mon agent me garantit d’ailleurs la FIAC pour cette année.
- Très impressionnant. Mais…
- N’en dites pas plus ! Je sais que vous vous inquiétez : un artiste et le sens des affaires, ça fait deux. Je n’en tire aucune fierté, mais j’ai une facilité innée avec les chiffres, et j’ai un Master en International Trade & Finance. Je lis les bilans comme on boit de l’eau claire. Et attention, ne vous y trompez pas : j’ai l’air affable, mais en négociation, je suis un tigre.
- Je vous crois.
- Mais je parle de moi depuis le début, alors que tout ce qui compte ce sont vos enjeux et vos clients. Oubliez le parcours, et ne voyez en moi qu’une solution, « problem solver » est mon deuxième prénom. Quels sont vos principaux défis ?
- Ben dans l’ensemble, on a surtout des éviers bouchés.
- Vous voulez dire, métaphoriquement ?
- Heu, non, en général c’est plutôt manuellement.
- Bien bien bien. On réfléchit de part et d’autre et on se rappelle ?

Quand tu as la chance de trouver le mouton à cinq pattes, assure-toi quand même qu’elles ne soient pas toutes du même côté. Lao Tseu.

lundi 27 juin 2016

L'art du pitch

Bonjour, je suis Harry Dickhead, fondateur d'ASS Technologies, et j'ai cinq minutes pour vous parler d'une authentique révolution qui sera à la mesure de l'invention de l'alphabet, de l'imprimerie ou d'internet. Et je vous offrirai en conclusion l'opportunité unique de la faire éclore avec nous.

Vous avez lu partout que la tendance digitale est à l'intelligence artificielle. Avec la maturité nouvelle de la reconnaissance vocale, on ne compte plus les techno-gourous qui annoncent une déferlante de nouvelles expériences basées sur les réseaux de neurones et l'apprentissage profond, sur l'analyse des données et la reconnaissance de motifs, et sur tout une série de noms barbares qui sont inventés pour vous faire avaler une histoire trop lisse et trop belle pour n'être pas inquiétante.

Nous, chez ASS, on aime partir du client et de sa vie réelle avant d'imaginer nos produits. Fermez les yeux, et pensez un instant aux vraies personnes que vous connaissez. Des parents, des amis d'enfance par exemple. Ça y est ? Maintenant, posez-vous sincèrement la question : combien d'entre elles ont besoin d'un ordinateur premier de la classe qui soit capable de battre le champion du monde de go ? Pour ma part je pense à mon cousin Ricky, à qui on avait offert un jeu de go pour ses douze ans. Croyez-le ou non, il était fou de joie : c'étaient les meilleures munitions à lance-pierre qu'il ait jamais reçues.

Regardons les choses en face : l'intelligence est une chose qui est très surévaluée. Le vrai marché de masse, c'est la bêtise. Oh, je sais ce que vous aller objecter : la bêtise est tellement répandue que sa valeur doit être très faible. Certes, mais c'est précisément là que la puissance de l'informatique excelle.  Avec une valeur unitaire faible mais des volumes gigantesques, le coût marginal nul de nos algorithmes permettra de dégager des profits importants. Et nos frais fixes, contrairement à ceux des géants de la Silicon Valley, ne viendront pas ponctionner ces résultats car, par chance, l'ingénieur idiot est également beaucoup moins cher que l'ingénieur génial ! Or vous pouvez nous faire confiance, nous n'avons embauché que la crème de la crème.

Et il ne s'agit pas là d'une vague promesse : notre technologie est déjà opérationnelle. Mesdames et Messieurs, oubliez les Watson, Siri et autres Cortana, j'ai l'immense privilège de vous présenter Bébert !

(applause)

- Ok Bébert
- ...
- Bébert ?
- Hein ?
- Bébert, comment vas-tu aujourd'hui ?
- On fait aller, mais le temps est pourri.
- Tu t'intéresses à la météo Bébert ?
- Moi ce que je dis, c'est que comme par hasard le climat est détraqué depuis la taxe carbone.
- Et tu penses qu'il y a une corrélation, Bébert ?
- ...
- Bébert ?
- Abraham Lincoln ?
- Tu connais le président Lincoln, Bébert ?
- Non non, mais comme c'était la bonne réponse à la dernière question que je n'avais pas comprise, j'ai tenté ma chance. Mes programmeurs disent que c'est du superficial learning.
- Je comprends. Comment vois-tu la suite pour toi, Bébert ?
- Oh ben moi, tranquille, hein, peinard.
- Bien. Et pour finir, Bébert, as-tu un pronostic pour le match de ce soir ?
- Et bien dans la droite lignée des matchs précédents, face à une équipe à notre portée, je vois un match fermé, eu égard à la motivation d'adversaires qui vont vouloir tout donner sur cette rencontre qui est certainement le match de leur vie. Il nous faudra être patient pour faire sauter le verrou et surtout répondre présent physiquement en milieu de terrain, secteur dont on sait que c'est notre point de fragilité depuis la série de blessures qui nous a malheureusement frappée.
- Merci Bébert, je pense qu'on peut l'applaudir !

(applause)

Et bien cette aventure incroyable, vous pouvez en être aussi. Il vous suffit pour cela d'entrer au capital d'Advanced Synthetic Stupidity dès aujourd'hui, à un niveau de valorisation qui rendra incrédules vos petits-enfants quand vous leur raconterez votre histoire sur le yacht familial dans le soleil couchant de l'océan indien. Les bulletins de souscription sont sous vos sièges, alors faites comme Bébert : ne réfléchissez plus !


mardi 31 mai 2016

D'un Piéplu agile

En ce temps là le chef Shadok était en proie à une très vive contrariété.

En effet, les Shadoks avaient beau pomper, pomper, et pomper encore, ils demeuraient dans le marasme le plus absolu, tandis que leurs voisins, les Gafas de la planète Otiti, connaissaient une période de faste et d'opulence sans précédent.

C'était bien entendu une situation humiliante -et pour tout dire intolérable- pour un Shadok de l'importance du chef Shadok. Il saisit donc le conseil des ministres Shadok, qui constitua aussitôt une commission, laquelle désigna les participants à quatre groupes de travail chargés de trouver des solutions. Les groupes Ga, Bu Zo et Meu arrivèrent en même temps aux mêmes conclusions : il fallait demander un rapport au professeur Shadoko.

Le professeur Shadoko pointa donc son télescope vers la planète Otiti. Les Gafas y avaient fabriqué un grand ordinateur, qui faisait pour ainsi dire tout le travail pour eux. Ainsi, lorsqu'un Gafa voulait quelque chose, par exemple une robe à fleur ou bien un cornet acoustique, il programmait l'ordinateur afin qu'il produise aussitôt une robe à fleur, ou un cornet acoustique. C'était agile, et surtout très pratique.


Le professeur Shadoko fit part de sa découverte au conseil, et les Shadoks décidèrent de se convertir à l'agilité ainsi qu'à l'informatique. Ils firent donc avec une agilité très digne et solennelle l'acquisition d'un ordinateur en tous points semblable à celui des Gafas, afin que l'on voit ce qu'on allait voir.

Puis, de façon méticuleusement agile, fut désigné Shadok programmeur le seul Shadok restant après que les ministres et les membres de la commission et des groupes de travail eurent été confirmés dans leurs fonctions. Suite à cette percée historique, c'était la moindre des choses.

Désormais, lorsqu'un Shadok veut quelque chose, par exemple un chapeau à fleur, il remplit un formulaire agile en quatre exemplaires et les envoie au conseil des ministres, qui en réfère à la commission, qui charge l'un des groupes Ga Bu Zo ou Meu de traiter la demande, laquelle finit par arriver dans la corbeille du Shadok programmeur, qui, complètement débordé, fait à peu près n'importe quoi.

C'est tout pour aujourd'hui.

samedi 30 avril 2016

Holacratie

Ce mois-ci, nous répondons au courrier de Jean-Jacques, un jeune et fidèle lecteur qui nous écrit depuis Bar-le-Duc, dans la Meuse, et qui nous donne ainsi l'occasion de saluer au passage tous les Barisiens.







Chères abeilles,

Je souhaiterais donner dans la modernité au travail, moi aussi, et surprendre mes collègues par des propositions audacieuses et innovantes. J'ai déjà tombé la cravate, mais comme je suis le dernier à le faire, je ne suis pas encore vraiment considéré comme un éclaireur. Or j'ai entendu parler d'une nouvelle méthode de management, encore inconnue ici, appelée l'holacratie. Pourriez vous me dire ce que c'est et ce qu'il faut en penser ?

Bien respectueusement,

Jean-Jacques

Certainement cher Jean-Jacques,  nous nous faisons un devoir d'aider nos abonnés dans la modeste mesure de nos moyens.

L'holacratie* consiste en une nouvelle forme de gouvernance, alternative à la structure hiérarchique traditionnelle, et qui vise à permettre l'adaptation des règles et des rôles de chacun sous l'impulsion de tous les collaborateurs, tout cela selon des modalités très précises et codifiées. Pour vraiment comprendre plus avant l'esprit et le détail de la chose, il y a deux lectures possibles.

La première, que l'on trouve ici, est la constitution holacratique qui énumère les modalités sus-mentionnées. Allez y jeter un œil je vous attends. Allez-y, vous dis-je. Ça y est ? Oui, c'est un peu aride, et pour tout dire, pas très rigolo. Il y avait bien un jeu de mot très piquant à l'article 3, section 5, chapitre 3, alinéa c), mais je pense que c'était le fruit d'une faute de frappe qui a été malheureusement corrigée dans la version 4.0.

La seconde, nettement plus distrayante -sans être non plus à se taper les fesses par terre, il ne faut rien exagérer- est une bande-dessinée que l'on trouve . Elle a le mérite d'expliquer l'origine de la démarche. On retrouve, à partir du chapitre 3, la lourdeur du formalisme proposé dans la constitution, mais les mises en situation sont convaincantes. Sans nier le léger parfum de secte à gourou qui s'en dégage, c'est une production très enrichissante.

Enfin, l'aventure holacratique est assez indéfectiblement liée au destin de Zappos qui la met en oeuvre à une large échelle comme on peut le lire par exemple ici, et qui ouvre une voie dont on ne connaît pas encore tous les écueils, mais qui est rudement attrayante parce que réellement nouvelle.

Nous avons connu une modeste tentative holacratique, pour notre part, avortée car ne faisant que rajouter des réunions et des rôles -et donc du travail- aux collaborateurs, sans remettre le moins du monde en question la gouvernance réelle pré-existante. Il ne suffit pas en effet, de se payer des coachs et des consultants pour se transformer, et les salariés ne sont pas dupes longtemps d'une initiative insincère.

Ce qu'il faut en penser, maintenant, Jean-Jacques, c'est à toi de voir. Mais vois-tu, le changement est une aventure dans laquelle l'équipement n'est pas tout. Pour nager en eau profonde, tu peux t'acheter des palmes, un masque et un tuba. Tu peux ajouter, si tu en as les moyens, la combinaison néoprène, le profondimètre et le scaphandre autonome. Tu peux te rassurer encore avec le gilet gonflable, le sifflet et la balise Argos. Mais à un moment, si tu veux aller plus loin, tu n'y couperas pas : il te faudra lâcher le bord de la piscine.

(*) La vision de l'organisation comme une entité invisible mais vivante et qui impose ses contraintes aux hommes en les faisant éventuellement souffrir pourrait laisser penser que l'étymologie du terme doit à Guy de Maupassant. En fait, non.

lundi 28 mars 2016

Dès l'aube, la lune

J'allais le pas pesant, et le regard plombé,
Me joindre aux forçats du RER B
Qui s'en viennent à l'heure où blanchit le néon
Chaque jour entamer leur sombre migration.

Mon smartphone augmenté de son casque Sony
M'isole d'ordinaire dans un cocon béni
Mais ce matin hélas, la batterie rend l'âme
Et voilà que j'entends le babil des quidams.

Or, le morne brouet que je subis sans joie
Est soudain égayé par la puissante voix
D'une noire matrone qui partage au wagon
Ses contes de bureau d'un ton de baryton.

"Ma chef, je la domine -dit elle avec malice
à la voisine d'en face, sa probable complice.
Elle s'énerve parfois, et alors elle aboie,
Tu sais comme les clebs, les petits chihuahua.

Moi je la regarde, je dis rien, je la dose,
Et elle s'en va genre j'ai oublié quelque chose.
Elle croit me commander, elle se donne des airs,
Mais elle a peur de moi même si elle fait la fière.

Puis d'un claquement de langue qui montre le dédain,
Elle conclut superbe son couplet assassin :
Elle ne peut rien y faire, pour avoir le dessus,
Il faudrait qu'elle commence par faire pousser son cul"

Réjouissante pensée, plus fine qu'elle n'en a l'air :
Est-il si absurde, est-il plus arbitraire,
Qu'à cette hiérarchie qui souvent vous oppresse
Vous puissiez opposer la largeur de vos fesses ?