vendredi 28 décembre 2012

Réunion de crise

- Bonjour Michel !
- Bonjour !
- Alors, en ces périodes de fêtes, de vacances souvent synonymes d'astreintes pour certains employés, que nous recommandez vous donc de préparer ?
- Et bien je pense qu'il faut rester dans la tradition, car dans le domaine professionnel comme dans la famille, la fin d'année est le moment pendant lequel la tradition soude les êtres...
- C'est très beau ce que vous dites, Michel. Et donc, la recette traditionnelle que vous allez nous détailler ce soir ?
- C'est évidemment une belle Réunion de Crise.
- Hummm, quelle bonne idée. Pour combien de personnes cette réunion ?
- Au minimum huit, mais je recommande une bonne douzaine, voire vingt. En dessous de huit participants, c'est moins festif. Et inutile de dire qu'à deux ou trois, cela n'a plus aucun sens.
- Bien sur. Alors, comment les choisit-on, ces participants ? Il y a des critères ?
- Oui, il faut panacher pour que les opinions s'expriment bien franchement...
- Il ne faut pas doublonner les expertises, c'est ça ?
- Si si, au contraire, on peut marier des expertises identiques mais issues d'entités différentes, afin que les guerres de chapelles donnent du piquant. Mais il faut quand même au moins quatre ou cinq domaines de compétence distincts sans quoi le débat risquerait d'être intelligible et la réunion s'essoufflerait trop vite. Un financier, le plus rigide possible, un marketing pontifiant, un support-client hystérique, au moins deux opérationnels bien couillus et, évidemment, le coeur de la recette, trois ou quatre techniques jargonnant longuement pétris de certitudes.
- Je vois. Et pour les fonctions ?
- Bon, là il ne faut pas hésiter : une majorité de directeurs, et pour ceux qui peuvent se le permettre -c'est fête après tout- deux ou trois beaux vice-présidents.
- Des femmes ?
- Pas trop, pas trop ! C'est le meilleur moyen pour que le soufflé retombe en consensus. De manière générale, essayez d'éviter les profils trop constructifs, ou le leader ayant un ascendant sur l'ensemble des participants.
- Pas de président, donc. Le sujet de la réunion ?
- Peu importe, faites selon votre goût.
- Il doit y avoir un caractère d'urgence, au moins ?
- C'est mieux mais pas obligatoire, on peut même organiser des réunions de crise hebdomadaires. On préférera dans ce cas le vendredi de dix-huit à vingt heures.
- Ça ne risque pas de lasser ?
- Bien emmené, ça peut rester vivant assez longtemps.
- Justement, comment emmène-t-on une réunion de crise ? On procède comme pour une réunion ordinaire ?
- Non, c'est l'erreur du débutant : il faut dès le départ mettre un climat tendu, donc surtout pas d'ordre du jour, juste "réunion de crise", je conseille même de ne pas rappeler l'objet de la crise afin de faire mijoter ceux qui ne sont pas au courant. On peut démarrer avec un rapport technique laconique, truffé de sigles et qui devrait être obscur sauf sur le fait que la responsabilité de la crise incombe à l'une des entités représentées dans la réunion ; sans quoi, les absents ayant toujours tort, cela peut se clore en cinq minutes. L'offensé devrait répondre et cela devrait monter tout seul, vous avez juste à surveiller et à ajouter du sel de temps en temps.
- Un petit truc de chef pour finir ?
- Oui, pour garantir une belle nervosité, je conseille de faire comprendre à deux participants distincts, séparément et au préalable, qu'on compte sur eux pour mener la réunion. Si leurs chefs respectifs participent aussi, la tension devrait être mémorable !
- On en a l'eau à la bouche. Et bien un grand merci Michel. Il me reste à vous souhaiter à tous un excellent réveillon, et surtout, n'éteignez pas votre portable !

samedi 22 décembre 2012

Chef 1.0


La robotique a remplacé les ouvriers, la bureautique les secrétaires, les progiciels les aide-comptables. Les mails dégarnissent les rangs des postiers, les mp3 ceux des disquaires, les liseuses électroniques vont faire de même pour les imprimeurs et les libraires. Le progrès, dans sa marche inéluctablement accélérée, rend obsolète non pas tant les petits métiers d'autrefois que les grands d'hier.

Chaque spectateur rationnel et avisé du monde économique aura toutefois noté qu'il y a un gisement de productivité encore inexploité dans la quasi-totalité des entreprises et des administrations : le management, aussi connu sous le nom de "les chefs". Curieusement, il est difficile de trouver des études chiffrées sur la question. Essayez vous même, avec Google (ou Bing, je ne suis pas sectaire). Les articles sur le vrai salaire des cadres pullulent, ceux sur leur part dans les charges des entreprises manquent. D'encadrement de la masse salariale, on parle à foison, de masse salariale de l'encadrement, on ne pipe mot. Autant la hiérarchie des coûts passionne, autant le coût de la hiérarchie indiffère. Étrange.

Mais foin de paranoïa, c'est sans doute uniquement parce que personne n'a cru possible d'automatiser cette noble fonction ; à quoi bon, en effet, calculer des économies qu'on ne peut pas faire ? C'est malheureux, car avec un taux d'encadrement de 1 pour 10, en partant du principe que les chefs ont certes parfois des fonctions directement productives, mais qu'ils sont en revanche nettement mieux payés, c'est à la louche un marché de 50 milliards d'euros par an que nous nous interdisons d'attaquer... Les économies de secrétaires, en comparaison, c'est peanuts.

Tâchons de reprendre espoir ici. Que fait le chef ? Il évalue les besoins, recrute - enfin, comme dirait Fernand, il eut recruté-, il recueille et diffuse l'information, il organise et distribue le travail, il contrôle, il récompense ou sanctionne. Et hop, voici rédigé le cahier des charges simplissime de notre logiciel révolutionnaire : Chef 1.0 - détestez le pour 20€ par an seulement !

Attaquons nous maintenant à la faisabilité du projet.

Déterminer les besoins en recrutement ou en budget : bon, là c'est assez facile, car tout manager lambda tend à maximiser la taille de son équipe et de son budget, donc une fonction statique demandant 20% de plus chaque année devrait suffire. Et même si elle n'est pas correctement implémentée cela n'a pas d'importance car l'allocation finale, en particulier en des temps de crise, ne tient normalement et heureusement aucun compte de la demande.

Pour le recrutement à proprement parler, on a plein d'approches possibles et combinables les unes avec les autres. Pour les fonctions techniques, des tests en ligne commencent à être utilisés par certaines entreprises. Pour tous les emplois, la réputation peut se mesurer sur les réseaux sociaux et professionnels : un algorithme croisant la nature des contacts, le nombre de "posts" et de "like", les recommandations, ne devrait pas donner de moins bons résultats que la méthode de l'interview, qui tend à donner trop de poids aux candidats extravertis, Et puis le "feeling", c'est très surfait ; comme le disent tous les voisins de tueur en série, "un monsieur si gentil, on n'aurait jamais cru...".

La question de la circulation de l'information est une vaste blague. Aujourd'hui, à l'ère des mails et des wikis, passer par la voie hiérarchique pour recueillir ou diffuser de l'information c'est comme utiliser le sémaphore à bras : dans le meilleur des cas ça avance doucement, dans le pire ça déforme ou ça bloque. Les logiciels font dors et déjà un bien meilleur boulot.

Organiser et distribuer le travail : comme l'on découvert récemment les adeptes de l'agile, une équipe concertée, formée aux bonnes méthodes et dotée des bons outils gère très bien toute seule le découpage du travail et la répartition des tâches. Notre logiciel devra donc pouvoir proposer une formation en ligne, des services simplifiant cette collaboration et enfin, pour la partie contrôle, devra envoyer automatiquement un questionnaire de satisfaction aux bénéficiaires du travail de l'équipe. Et pour l'évaluation des individus, là aussi des questionnaires envoyés à des pairs, croisés et anonymisés devraient donner une matière plus neutre pour nourrir un algorithme de rétribution, voire de sanction, que celle issue d'un entretien managérial unique, pas toujours bien préparé et forcément emprunt de plus de subjectivité.

Voilà, rien d'insurmontable il me semble. Certes, il faut travailler ces questionnaires et algorithmes, et pour les nostalgiques, ajouter quelques fonctions comme l'envoi de mails incendiaires sporadiques, ou l'organisation de réunion d'équipes dans lesquelles on diffusera avec une voix de synthèse la stratégie de l'entreprise ou les résultats du trimestre, ou enfin l'organisation automatique de pots de départ ou de repas de fin d'année.

D'aucun diront que c'est une vision réductrice, que le chef véritable donne d'abord du sens à l'action, montre l'exemple, accompagne et fait grandir ses collègues. Mais il semblerait qu'il s'agisse, après enquête minutieuse, de fonctions souvent optionnelles, et, en bon agiliste, nous ne les inclurons donc que plus tard, dans la mise à jour déjà programmée : Chef 2.0.

samedi 8 décembre 2012

Responsâble

C'est une proposition d'enrichissement des correcteurs orthographiques que je fais aujourd'hui. La langue française s'enorgueillit en effet de sa richesse et de sa précision, mais il reste une lourde ambigüité qu'un simple accent circonflexe pourrait résoudre, et ce d'autant plus clairement qu'à l'oral déjà la différence est perceptible.

On connaît le responsable -celui qui doit répondre de quelque chose- mais on le confond trop souvent, en entreprise comme en politique, avec le responsâble, celui à qui on doit répondre de quelque chose. La responsabilité est un fardeau qu'on accepte de supporter pour le bien de la communauté. La responsâbilité est un titre de noblesse qui rappelle l'importance de celui qui l'endosse. Une décision responsable engage moralement celui qui la prend, une décision responsâble engage surtout les autres.

J'ai assisté il y a quelques années à une scène qui m'a définitivement convaincu de la différence entre les deux concepts. En entreprise, les réunions sont un petit théâtre. Deux managers, un français et un allemand, s'affrontent en anglais. J'ai oublié la raison du différent, mais je me souviens fort bien avoir levé les yeux de mes mails en me disant "chouette, il se passe enfin quelque chose". Je traduis approximativement, de mémoire. Le premier :"oui, c'est scandaleux, tu ne m'as pas consulté à propos de cette décision alors que c'est moi qui suis responsâble de ce domaine, tu aurais dû passer par moi !". L'autre, marquant une pause de deux secondes, puis répondant sur le même ton : "tu as raison, c'est scandaleux, comment justifies tu que je n'ai même pas pensé à t'associer à cette décision alors que tu es censé être responsable de ce sujet ?".

Tout est dans l'accent ; hélas le globish ne permet pas ces subtilités et explique certains quiproquos. Mais en français, il suffit de tendre l'oreille et on sait tout de suite à quoi s'en tenir. Et à l'écrit, convenez que ce petit chapeau permet de mettre le doigt sur la différence de point de vue entre les deux protagonistes. Ajoutez mentalement des accents là où ils s'imposent, et classez les discours et les hommes en fonction.

Si jamais ma recommandation prenait et que cet usage se généralisait, je ferai un deuxième article, contradictoire, cette fois en faveur de la simplification orthographique : débarrassons nous des responsâbles au profit des responsables, l'efficacité et le bien être des organisations en seront accrues.

lundi 3 décembre 2012

Le fantasme du consultant

Un ami mien m'a conseillé un livre de science fiction atypique. Cela s'appelle Cleer, de L. L. Kloetzer. Ni du space opera, ni du cyberpunk, le cadre de ce roman est une entreprise fantasmée, lisse, pure et ultra-performante, dans laquelle des employés d'élite, sorte d'auditeurs-consultants à tout faire, risquent leur vie dans des missions diverses pour sauvegarder non pas leur prochain, mais leur bonus et leur accès au lounge. Remplacez Padawan et Jedi par Associé et Membre du Board, et les sabres laser par des téléphones satellitaires, vous aurez une idée du tableau. Oui, c'est assez terrifiant.

Mais cela donne sans doute une vision du monde idéal du point de vue du consultant -du moins de celui qui, ni cynique, ni désabusé, croit à ses propres salades, à sa propre valeur et à son utilité au monde. Cela existe, j'ai même une personne précise en tête. Pendant des années elle donne des conseils sur la manière de faire, d'organiser, de décider. Elle a de l'énergie, elle est dure, elle a de l'assurance -beaucoup- car elle sait. Elle est brillante, elle sait flatter. C'est même sa raison d'être, de flatter : le client de la mission doit être mis en valeur, c'est lui qui paye. Comprendre ce qu'il veut entendre, lui dire avec brio et assurance. Emballez avec des chiffres et des études. Le tout, il va sans dire, dans une présentation Powerpoint.

Dans le roman, les consultant envoient leurs consignes en Inde où de petites mains leur font leur sacro-saints slides. Un collègue, catégorie Jedi, m'a un jour révélé le truc de la présentation de consultant : faire de l'inductif, jamais de déductif. Autrement dit, n'écrivez pas "depuis qu'on a nommé X au service commercial les ventes ont baissé de n% donc il faut virer X". Faites plutôt trois slides impersonnels : 1-"Evolution de l'équipe commerciale", 2-"Evolution des ventes", 3-"Piste de réorganisation". Ainsi si quelqu'un, X au hasard, conteste l'un des éléments, il ne change pas pour autant la conclusion. La chaîne de causalité n'est pas apparente, pas attaquable de front. Elle se construit dans l'esprit de chacun, à commencer par le décideur et client de l'étude, et ce d'autant plus facilement que c'est ce qu'il souhaitait entendre. Il pourra décider sur la base d'un conseil indépendant, sans avoir mauvaise conscience, et sans que X n'ai pu se défendre. Oui, c'est sournois.

Revenons à notre consultant émérite. Il finit par être nommé patron d'une filiale lui même. Et là, c'est le drame. Les gens ne se comportent pas comme ils devraient. Ils ne sont pas sensibles aux mêmes discours. On leur fait une stratégie en cinq axes et trois principes, ils trouvent ça creux. On rédige des valeurs fondamentales pour le groupe, ils baillent. On organise des évènements de convivialité, ils ricanent. On fait montre de fermeté vis à vis des brebis galeuses, et ce sont les bons qui s'en vont. A n'y rien comprendre. Les ingrats.

Vite, il faut se changer les idées, cher ex-consultant. Lisez donc Cleer, et évadez vous dans un monde où les partners sont des hackers capables d'espionner les conversations de leurs collègues, et dans lequel ils peuvent pratiquer les arts martiaux contre les mauvais employés... Un rêve seulement, hélas.

PS: suite à un échange de mail, je précise que le roman Cleer n'est ni une charge, ni une apologie, mais de la bonne fiction qui fait  réfléchir. Je l'ai lue d'une traite et la recommande !


samedi 24 novembre 2012

SVN

Le monde du logiciel est au coeur de la transformation du monde, et pas seulement de l'entreprise. On connaît les "anonymous" et l'imagerie de hackers révolutionnaires qu'ils véhiculent. J'aimerais attirer l'attention sur une autre dimension, moins connue, plus paisible : la manière dont les développeurs stockent et partagent le code source des logiciels qu'ils écrivent, et comment leur représentation du monde en est affectée. Il existe plusieurs outils liés à cette pratique, l'un d'entre eux, très utilisé encore même si d'autres vont le remplacer, s'appelle SVN.

Les développeurs parmi vous peuvent vaquer, ils ne vont rien apprendre. Pour les autres, il faut savoir que la production de logiciel s'apparente à l'écriture de textes dans une langue étrangère dont la grammaire serait particulièrement pointilleuse et les lecteurs -comprendre les ordinateurs- particulièrement vifs et stupides à la fois. Comment peut-on être vif et stupide à la fois ? Et bien disons que cela consiste à lire très vite et comprendre très sûrement mais sans avoir aucune distance, aucun second degré, aucune propension à l'ironie, aucun sens de l'ellipse ou du sous-entendu. Notez que cela n'exclu pas une certaine aptitude poétique, plutôt dans la catégorie surréaliste, et une tendance à refuser de comprendre certaines phrases pourtant claires avec une obstination sadique. C'est la raison pour laquelle les textes doivent être repris, modifiés, corrigés à de nombreuses reprises : cent fois sur l'écran l'informaticien remet son ouvrage.

Il faut reconnaître pourtant aux machines un grand sens de l'équité : ils traitent de façon parfaitement impartiale les auteurs, et la même consigne donnée par des personnes différentes sera interprétée de la même façon. Seulement voilà, les textes en question, qu'on appelle communément le code source, sont élaborés presque toujours à plusieurs, et donc en plus des machines, d'autres hommes vont relire le code produit par un auteur donné. Or pour en être confrères, ces relecteurs n'en sont pas moins hommes et ils n'hésiteront pas, eux, à interpréter de travers, à commettre des erreurs dans leur propre partie puis à faire preuve de mauvaise foi vis à vis les uns des autres. Comment identifier clairement les responsabilités ?

C'est là que l'outil SVN intervient. Il va garder la trace de toutes les modifications apportées au code source depuis l'origine des temps, en se souvenant du jour, de l'heure, de la seconde de chacune de ces modifications, mais aussi de leurs auteurs sans aucun doute possible. Ainsi est-il possible, si besoin, de détricoter l'énorme travail collectif que constitue souvent un programme informatique, et de revenir, par exemple, à une version donnée pourvu que l'on en donne la date précise. Grâce à cet outil, les auteurs, sans même parfois ne s'être jamais vus car habitant à des milliers de kilomètres les uns des autres, se reconnaissent et s'estiment : untel écrit vite mais de façon illisible, untel produit peu de code mais d'excellente qualité, tel autre encore a des idées brillantes mais génère du code peu stable. Les réputations se font car la moindre incise sur l'oeuvre collective est signée, comme l'étaient par les tailleurs de pierre chaque bloc du château en construction.

Tel le châtelain, le manager se soucie peu de ces graffiti qui sont invisibles sur le produit fini. Il peut penser que chaque développeur est interchangeable. Il ne voit pas qu'émerge par des outils qui lui sont souvent inconnus une conscience des individus sur leur propre valeur, leur force, leur complémentarité, leur style même. Et plus les oeuvres sont collectives, larges, et plus le phénomène s'accentue : un réseau souterrain et informel relie ces individus, et un champignon sort parfois au grand jour, comme par exemple ici

En résumé, les développeurs sont des artisans, et les outils comme SVN, créés pour des raisons pratiques, leur permettent de revendiquer un statut d'auteur, et de là une connaissance et une reconnaissance de leur oeuvre. Avec internet, leur réseau informel s'élargit et ils prennent conscience de leur importance, ils se parlent directement, en langage humain. Ils sont dangereux. Il faudrait les arrêter mais comment remettre de l'opacité dans le système ? Comment aller effacer ces signatures qui donnent aux mutins potentiels tant d'assurance ? Il faudrait modifier le système, il faudrait demander... à des développeurs. Argh, nous sommes faits !

Oh, j'allais oublier : que signifie SVN ? Ce n'est pas un acronyme, mais un condensé pour "Subversion". Et ça, ça ne s'invente pas...

mardi 13 novembre 2012

T'as fait ton reporting ?


Hier, aéroport d'Orly, un homme et une femme, habillés d'anthracite, sont assis dans mon dos et attendent la navette de 6h50, silencieux et moroses. Tout soudain il lance :

- t'as fait ton reporting ?
- quel reporting ?
- il faut refaire des reportings hebdos.
- on n'en fait plus avec la CRM.
- oui mais ils ont décidé, en codir...
- qui ? de toutes façons je reçois plus les CR de codir.
- Jean X. C'est dans les minutes.
- je les ai plus, les minutes.

Dernier appel pour Marseille. Un ange passe, le temps pour la jeune femme en tailleur de ruminer la nouvelle. Elle demande avec aigreur :

- et ils veulent quoi dans ce reporting ?
- tout. les visites clients, les ventes...
- mais c'est débile ! ils l'ont dans le CRM, ils n'ont qu'à se connecter !
- ... et nos commentaires.
- ça fait des mois qu'on leur demande de mettre des champs commentaires dans le CRM.
- c'est même moi qui ai demandé, j'en sais quelque chose.
- c'est débile.
- tu fais comme moi, tu fais des copier-coller. De toutes façons, ça va faire comme avant : ils vont pas le lire.
- ça sert à rien, c'est super débile.

Nos routes se séparent là, sans que j'ai osé m'immiscer et répondre à la commerciale rebelle : bien sur que si, cela sert à quelque chose ! 

Certes, la fonction première du reporting n'est plus le partage d'information. A l'ère d'internet le "pull" est plus pertinent que le "push". Il y a en effet beaucoup plus de données que l'on n'en peut traiter, et le mode butineur remplace le mode collecteur dans toute organisation soucieuse d'efficacité. Mais personne n'a dit -à part quelques chroniqueurs des marchés qui croient encore à la rationalité des acteurs économiques- que l'enjeu principal d'une organisation était d'optimiser son efficacité.

L'enjeu principal d'une large partie des décisions prises dans ces organisations est la conquête ou la préservation des positions hiérarchiques, et de ce point de vue le reporting est parfaitement logique. Il marque le lien de subordination comme le joug marque l'animal de bât. Ainsi, une fois par semaine au minimum, vous faites acte d'allégeance à votre supérieur, qui lui même ploie le genou devant son chef, etc. Dans un monde où on pourrait se mettre à douter de la valeur ajoutée du management, ça n'a pas de prix. 

Je ne sais pas si j'aurais convaincu la dame, mais reconnaissez que c'est toujours rassurant de savoir que ce que l'on fait a un sens pour une personne au moins.


samedi 10 novembre 2012

IMPORTANT - communiqué du ministère

Dans le cadre de la reprise en main de la blogosphère par les autorités compétentes, tous les blogs et forums traitant de l'organisation des entreprises et des administrations ont été mis sous l'égide du ministère du redressement productif, sous-secrétariat d'état au bon sens. A ce titre on me prie instamment de publier le communiqué suivant, sans en modifier une virgule, ce que je m'empresse de faire étant trop conscient des enjeux en ces temps d'orage économique.


DECRET Décret n° 2012-6666 du 09 novembre 2012 relatif à l'utilisation des supports de présentation électronique dans les entreprises et les administrations publiques du fait de la crise économique 
NOR: PPT0906666Z
Le Premier ministre,
Sur le rapport de la ministre du redressement productif,
Vu les pires présentations produites, notamment ici ,
Vu le manque de corrélation évidente entre le nombre de transparents produits par une organisation et son efficacité ; 
Vu les missions du ministère relatives au orientations stratégiques industrielles et le suivi des secteurs industriels et des services ; 

Décrète :
  • Article 1
    1. Fait l'objet du décret toute présentation électronique à vocation interne ou externe, rédigée par l'entremise d'un logiciel de type PowerPoint(tm), Keynote (tm), Impress (tm), ou de tout outil présentant des caractéristiques similaires.
    2. Chaque présentation devra afficher sur sa première page comme sur sa dernière page l'un des messages proposé au titre de l'article deux du présent décret, en respectant les modalités de mise en oeuvre imposées dans ce même article. 
    3. Ces pages devront, en cas de présentation en séance, être projetées pendant au moins trois minutes chacune.
    Article 2

    1. Les messages autorisés sont les suivants : "L'abus de Powerpoint nuit gravement à la productivité", "Les slides tuent les entreprises", "Une présentation n'est pas la réalité", "Les transparents empoisonnent le jugement". 
    2. Ces messages devront occuper un espace de 50% (cinquante pour cent) de la page concernée, et ils devront figurer en caractères noirs sur fond blanc, dans une fonte neutre et lisible, et dans une casse 36 (trente-six) au minimum.
  • Article 3

    Tout contrevenant verra, selon le cas et à l'appréciation du ministère, sa part variable, son bonus, ses avantages en nature (jetons café, carte de photocopieur, miles) réduits de 1% par page des présentations n'ayant pas répondues aux exigences du présent décret. Les fonds ainsi collectés seront versés à la Banque Publique d'Investissement, dans des modalités décrites via une présentation Powerpoint qui suivra rapidement la promulgation de ce décret.

    Annexe


lundi 5 novembre 2012

Le chevalier et le qualiticien

Un collègue m'a recommandé un livre que j'ai fort apprécié, et que je vous recommande à mon tour : La revanche du rameur, du docteur Dominique Dupagne. L'auteur explique mieux que je ne pourrais le faire son propos ici.

Il a, entre autres choses, une approche très intéressante de la Qualité. On connaît tous le caractère souvent absurde et kafkaien des démarches qualité, mais on trouve ici une explication plus systématique de la raison d'être insidieuse de ces procédures, alors même que notre expérience nous dit qu'elles sont la plupart du temps improductives. Et en plus il raconte la blague de la cuillère et du serveur, parabole drolatique de la démarche qualiticienne, mais que je ne dévoilerai pas ici.

Je peux par contre illustrer le sujet avec une anecdote vraie que ce livre m'a remis en mémoire. N'étant pas des plus convaincus, vous l'aurez compris, de l'intérêt de procédures qualité génériques et rigides dans une activité complexe et mouvante, je n'incite en général que mollement -euphémisme- mes collègues à se plier à l'exercice.

Il y a un an de cela, au détour d'un couloir - nous avons la chance d'être très bien pourvus en couloirs- une jeune femme - appelons la Sidonie - m'interpelle au sujet d'un collaborateur mien - appelons le Gaspard - qui n'aurait pas sacrifié au rite de la saisie d'indicateurs sur ses projets. "C'est embêtant", me dit-elle, "parce que ça m'empêche de compléter mon tableau". Je compatis, rassure, oublie aussitôt.

Quelques jours plus tard, je retrouve Sidonie, cette fois pas par hasard. Elle est venue à moi pour réitérer ses griefs à l'encontre de Gaspard. Je commence une tirade sur les priorités de la vraie vie, mais je me rend vite compte que Sidonie est en détresse : elle se tord les mains et ses yeux brillent. Nous sommes programmés génétiquement pour réagir avec empathie aux sécrétions lacrymales, et quand Sidonie m'avoue "moi, je comprends, mais mon chef va crier si mon tableau n'est pas rempli", je réagis en preux chevalier et propose d'affronter le dragon -pardon le chef- pour peu qu'il accepte de venir dans mon bureau.

Le jour du combat venu, Sidonie est assise, muette et effacée à côté du persécuteur. Ce dernier attaque bille en tête et Excel au poing : "voilà, le projet X, l'indicateur QS, n'est pas saisi, et ce n'est pas la première fois". Etant l'offensé, j'ai le choix des armes, et je choisis le sens. "C'est certain, la case est vide, et nous allons y remédier, mais peux-tu m'aider à préparer l'argumentaire que je vais proposer à Gaspard en me disant pourquoi il faut remplir cette case ?". Déstabilisé -pourquoi diable un chef aurait-il besoin d'expliquer ses ordres ?- mon opposant marque un léger recul et réplique "et bien pour que l'onglet QS du trimestre soit complet". Imparable, pense-t-il. Je marche et estoque d'un second pourquoi "ah, je vois, et pourquoi est-il important que l'onglet soit complet ?". Le chef ès qualité cède à nouveau du terrain "mais sinon la liasse n'est pas complète, et là, tu vois" - il clique sur l'onglet le plus à droite du tableau - "la synthèse ne se fait pas". La ligne qu'il pointe du doigt est surlignée en rouge sang, preuve évidente à ses yeux de la gravité de la situation. Il se redresse un peu, sûr d'avoir touché. J'esquisse une quinte italienne pour passer au dessus du bouclier numérique "effectivement ; et ensuite, qui utilise ces chiffres ?". Il est acculé mais retrouve du courage "mais c'est un indicateur groupe !". On touche au sacré, là, et il est convaincu que je vais reprendre mes esprits et me rendre. Mais j'insiste encore "et à quoi sert cet indicateur groupe ?". Hélas, emporté par mon élan vengeur, j'ai trop négligé ma garde, je ne vois pas venir le coup bas. Il assène "ça entre dans le calcul de la part variable collective". Touché à la bourse, ce n'est pas glorieux, mais je n'en mets pas moins un genou à terre.

A ce moment, dans un film de série B, quand le méchant s'apprête à achever le héros au sol, ses yeux deviennent vitreux et il bascule sur le côté, laissant apparaître la princesse hagarde, dague ensanglantée en main. C'est à peu près ce qui arriva, quand Sidonie, sortant de son mutisme, souffla "oui mais eux ce sont des projets de type Z, ça ne rentre plus dans le calcul". Blessée, bredouillant un "bon, malgré tout, je te fais confiance pour relancer Gaspard" auquel elle ne croit pas elle-même, la bête se retire, suivie d'une Sidonie contrite. Cette dernière revient quelque minutes plus tard, pour me laisser l'équivalent moderne du mouchoir brodé des dames du temps jadis : son CV.

Une bataille n'est pas la guerre toutefois, et la Qualité est une hydre qui se moque des réorganisations comme de la réalité, on ne s'en débarrasse pas comme ça. Et grâce à La revanche du rameur, vous saurez pourquoi.




dimanche 4 novembre 2012

Vertige des verticales

Si vous travaillez comme moi dans une grande structure hiérarchisée, qu'elle soit publique ou privée, vous pouvez vous adonner à un petit jeu innocent et gratuit. Enfin gratuit plus certainement qu'innocent. Il s'agit de noter les citations se référant au champ sémantique de la verticalité dans les discussions professionnelles autour de vous. Il faut qu'elles soient vraies, sinon ce n'est pas du sport. 

Florilège à la Edmond Rostand :


Résigné "en haut ils ne se rendent pas compte". Circulatoire "l'info est pas redescendue, du coup on a remonté l'alerte". Algébrique "mon n+1 a parlé à son n+2". Météorologique "ça va nous retomber en pluie fine". Pleutre "moi je suis d'accord, mais dessous ça va râler". Mystique "le Président va descendre sur le site". Comptable "je perds un niveau dans l'histoire". Franglais "il faut plus d'initiatives bottom-up et moins de top-down". Montagnard "il a escaladé le dossier direct". Campagnard "descendez mettre les pieds dans la glaise". Marin "oh nous, on est dans la dans la cale".  Immobilier "ça va gueuler au dernier étage". Géométrique "le sommet de la pyramide est étroit". Désabusé "tu l'intéresses pas, il ne regarde que vers le haut". Sportif "j'ai tous mes chefs sur les épaules". Hydrologique "l'info n'a pas cascadé partout". Best-of "il a pris un niveau mais l'altitude lui a donné le vertige, il a préféré redescendre".
Essayez de prendre le coup, je suis sûr que vous allez en entendre plein d'autres, la frustration aiguise en général le sens de la métaphore, et si la machine à café pouvait parler elle saurait faire des tirades plus longues que celle des nez.
Et alors, me direz vous, ton jeu ne sert à rien d'autre que de nous faire redécouvrir l'eau tiède ; c'est comme cela depuis toujours, et ça le restera, on vit dans un monde hiérarchique, c'est aussi vrai et immuable que le soleil tourne autour de la terre.
Je vous objecterais d'abord que votre remarque n'est pas très gentille, et ensuite que je pense justement que le monde change depuis quelques années et que ce sont en partie nos certitudes sur ce sujet de la verticalité des organisations qui nous empêchent de mesurer à quel point. La révolution copernicienne est entamée.
Notre aspiration aux cieux est telle que l'on voit des verticales partout. On en est tellement imbibé qu'on ne s'en rend plus compte. Sauf, cela va de soi, à pratiquer ce petit jeu. Et à faire un pas... de côté.

samedi 3 novembre 2012

Les abeilles de la direction


C'est une anecdote tellement poétique, je ne résisterais pas à la partager quand bien même on n'en pourrait tirer aucune morale.

Parmi les questions mensuelles des représentants du personnel du groupe où j'officie, l'une d'elle intrigue qui dit en substance : "que prévoyez vous de faire dans le cas où un salarié serait piqué par les abeilles de la direction ?".

Le surréalisme de la requête trouve en fait une explication autre que métaphorique. Il a été en effet proposé de mettre des ruches sur le toit de certains sites, suite à une initiative plutôt sympathique pour protéger l'espèce et favoriser la pollinisation en ville.

Manque de concertation ou d'information, inquiétude d'un salarié allergique, entomophobie, peu importe ce qui a suscité cette question sur le fond. La forme par contre interpelle : les abeilles de la direction. Ces zélées ouvrières auraient ainsi trahi la cause sociale en se rangeant derrière le patronat.

Paradoxal pour des insectes sociaux, mais pas si surprenant que cela quand on connaît leurs penchants monarchistes. Et puis on sait bien que les derniers étages sont dévolus aux chefs, donc vous pensez bien que d'habiter sur le toit signe une accointance avec les plus hautes sphères de l'entreprise. Ce n'est certainement pas un hasard si semblable initiative proposant d'introduire des lombrics sur les pelouses n'a pas vue le jour.

La question qui vient à l'esprit immédiatement est : en cas de piqûre, comment savoir si la coupable est bien issue de la ruche alliée objective de l'encadrement, auquel cas son crime devra faire l'objet de poursuites aux prud'hommes, ou bien si elle vient d'une ruche sauvage, et donc relèvera du droit civil ?

La seule solution serait évidemment de faire intervenir la police scientifique. Car comme dans son geste désespéré l'abeille laisse à la victime une partie de son anatomie, d'une part, et que les abeilles d'une même ruche sont toutes issues d'une même mère d'autre part, il serait facile de procéder à un test ADN qui démontrerait de façon irréfutable l'origine de la petite kamikaze.

D'ailleurs je suppose que la perspective de cette traçabilité n'aura pas échappée aux machiavels de la direction, ceux là qui réfléchissent sans cesse aux possibles vexations à infliger aux salariés, et que par conséquent, si l'initiative venait vraiment d'eux, ils auraient plutôt retenu l'idée des nids de frelons. 

Ceux-ci n'abandonnent en effet pas sur place l'arme du crime, affichent une couleur jaune plus conforme au rôle de vendu au patron, et enfin présentent les avantages compétitifs de la délocalisation pourvu qu'ils soient asiatiques.

Et pendant ce temps là, le monde poursuit sa mue.