mardi 13 novembre 2012

T'as fait ton reporting ?


Hier, aéroport d'Orly, un homme et une femme, habillés d'anthracite, sont assis dans mon dos et attendent la navette de 6h50, silencieux et moroses. Tout soudain il lance :

- t'as fait ton reporting ?
- quel reporting ?
- il faut refaire des reportings hebdos.
- on n'en fait plus avec la CRM.
- oui mais ils ont décidé, en codir...
- qui ? de toutes façons je reçois plus les CR de codir.
- Jean X. C'est dans les minutes.
- je les ai plus, les minutes.

Dernier appel pour Marseille. Un ange passe, le temps pour la jeune femme en tailleur de ruminer la nouvelle. Elle demande avec aigreur :

- et ils veulent quoi dans ce reporting ?
- tout. les visites clients, les ventes...
- mais c'est débile ! ils l'ont dans le CRM, ils n'ont qu'à se connecter !
- ... et nos commentaires.
- ça fait des mois qu'on leur demande de mettre des champs commentaires dans le CRM.
- c'est même moi qui ai demandé, j'en sais quelque chose.
- c'est débile.
- tu fais comme moi, tu fais des copier-coller. De toutes façons, ça va faire comme avant : ils vont pas le lire.
- ça sert à rien, c'est super débile.

Nos routes se séparent là, sans que j'ai osé m'immiscer et répondre à la commerciale rebelle : bien sur que si, cela sert à quelque chose ! 

Certes, la fonction première du reporting n'est plus le partage d'information. A l'ère d'internet le "pull" est plus pertinent que le "push". Il y a en effet beaucoup plus de données que l'on n'en peut traiter, et le mode butineur remplace le mode collecteur dans toute organisation soucieuse d'efficacité. Mais personne n'a dit -à part quelques chroniqueurs des marchés qui croient encore à la rationalité des acteurs économiques- que l'enjeu principal d'une organisation était d'optimiser son efficacité.

L'enjeu principal d'une large partie des décisions prises dans ces organisations est la conquête ou la préservation des positions hiérarchiques, et de ce point de vue le reporting est parfaitement logique. Il marque le lien de subordination comme le joug marque l'animal de bât. Ainsi, une fois par semaine au minimum, vous faites acte d'allégeance à votre supérieur, qui lui même ploie le genou devant son chef, etc. Dans un monde où on pourrait se mettre à douter de la valeur ajoutée du management, ça n'a pas de prix. 

Je ne sais pas si j'aurais convaincu la dame, mais reconnaissez que c'est toujours rassurant de savoir que ce que l'on fait a un sens pour une personne au moins.