dimanche 4 novembre 2012

Vertige des verticales

Si vous travaillez comme moi dans une grande structure hiérarchisée, qu'elle soit publique ou privée, vous pouvez vous adonner à un petit jeu innocent et gratuit. Enfin gratuit plus certainement qu'innocent. Il s'agit de noter les citations se référant au champ sémantique de la verticalité dans les discussions professionnelles autour de vous. Il faut qu'elles soient vraies, sinon ce n'est pas du sport. 

Florilège à la Edmond Rostand :


Résigné "en haut ils ne se rendent pas compte". Circulatoire "l'info est pas redescendue, du coup on a remonté l'alerte". Algébrique "mon n+1 a parlé à son n+2". Météorologique "ça va nous retomber en pluie fine". Pleutre "moi je suis d'accord, mais dessous ça va râler". Mystique "le Président va descendre sur le site". Comptable "je perds un niveau dans l'histoire". Franglais "il faut plus d'initiatives bottom-up et moins de top-down". Montagnard "il a escaladé le dossier direct". Campagnard "descendez mettre les pieds dans la glaise". Marin "oh nous, on est dans la dans la cale".  Immobilier "ça va gueuler au dernier étage". Géométrique "le sommet de la pyramide est étroit". Désabusé "tu l'intéresses pas, il ne regarde que vers le haut". Sportif "j'ai tous mes chefs sur les épaules". Hydrologique "l'info n'a pas cascadé partout". Best-of "il a pris un niveau mais l'altitude lui a donné le vertige, il a préféré redescendre".
Essayez de prendre le coup, je suis sûr que vous allez en entendre plein d'autres, la frustration aiguise en général le sens de la métaphore, et si la machine à café pouvait parler elle saurait faire des tirades plus longues que celle des nez.
Et alors, me direz vous, ton jeu ne sert à rien d'autre que de nous faire redécouvrir l'eau tiède ; c'est comme cela depuis toujours, et ça le restera, on vit dans un monde hiérarchique, c'est aussi vrai et immuable que le soleil tourne autour de la terre.
Je vous objecterais d'abord que votre remarque n'est pas très gentille, et ensuite que je pense justement que le monde change depuis quelques années et que ce sont en partie nos certitudes sur ce sujet de la verticalité des organisations qui nous empêchent de mesurer à quel point. La révolution copernicienne est entamée.
Notre aspiration aux cieux est telle que l'on voit des verticales partout. On en est tellement imbibé qu'on ne s'en rend plus compte. Sauf, cela va de soi, à pratiquer ce petit jeu. Et à faire un pas... de côté.