lundi 3 décembre 2012

Le fantasme du consultant

Un ami mien m'a conseillé un livre de science fiction atypique. Cela s'appelle Cleer, de L. L. Kloetzer. Ni du space opera, ni du cyberpunk, le cadre de ce roman est une entreprise fantasmée, lisse, pure et ultra-performante, dans laquelle des employés d'élite, sorte d'auditeurs-consultants à tout faire, risquent leur vie dans des missions diverses pour sauvegarder non pas leur prochain, mais leur bonus et leur accès au lounge. Remplacez Padawan et Jedi par Associé et Membre du Board, et les sabres laser par des téléphones satellitaires, vous aurez une idée du tableau. Oui, c'est assez terrifiant.

Mais cela donne sans doute une vision du monde idéal du point de vue du consultant -du moins de celui qui, ni cynique, ni désabusé, croit à ses propres salades, à sa propre valeur et à son utilité au monde. Cela existe, j'ai même une personne précise en tête. Pendant des années elle donne des conseils sur la manière de faire, d'organiser, de décider. Elle a de l'énergie, elle est dure, elle a de l'assurance -beaucoup- car elle sait. Elle est brillante, elle sait flatter. C'est même sa raison d'être, de flatter : le client de la mission doit être mis en valeur, c'est lui qui paye. Comprendre ce qu'il veut entendre, lui dire avec brio et assurance. Emballez avec des chiffres et des études. Le tout, il va sans dire, dans une présentation Powerpoint.

Dans le roman, les consultant envoient leurs consignes en Inde où de petites mains leur font leur sacro-saints slides. Un collègue, catégorie Jedi, m'a un jour révélé le truc de la présentation de consultant : faire de l'inductif, jamais de déductif. Autrement dit, n'écrivez pas "depuis qu'on a nommé X au service commercial les ventes ont baissé de n% donc il faut virer X". Faites plutôt trois slides impersonnels : 1-"Evolution de l'équipe commerciale", 2-"Evolution des ventes", 3-"Piste de réorganisation". Ainsi si quelqu'un, X au hasard, conteste l'un des éléments, il ne change pas pour autant la conclusion. La chaîne de causalité n'est pas apparente, pas attaquable de front. Elle se construit dans l'esprit de chacun, à commencer par le décideur et client de l'étude, et ce d'autant plus facilement que c'est ce qu'il souhaitait entendre. Il pourra décider sur la base d'un conseil indépendant, sans avoir mauvaise conscience, et sans que X n'ai pu se défendre. Oui, c'est sournois.

Revenons à notre consultant émérite. Il finit par être nommé patron d'une filiale lui même. Et là, c'est le drame. Les gens ne se comportent pas comme ils devraient. Ils ne sont pas sensibles aux mêmes discours. On leur fait une stratégie en cinq axes et trois principes, ils trouvent ça creux. On rédige des valeurs fondamentales pour le groupe, ils baillent. On organise des évènements de convivialité, ils ricanent. On fait montre de fermeté vis à vis des brebis galeuses, et ce sont les bons qui s'en vont. A n'y rien comprendre. Les ingrats.

Vite, il faut se changer les idées, cher ex-consultant. Lisez donc Cleer, et évadez vous dans un monde où les partners sont des hackers capables d'espionner les conversations de leurs collègues, et dans lequel ils peuvent pratiquer les arts martiaux contre les mauvais employés... Un rêve seulement, hélas.

PS: suite à un échange de mail, je précise que le roman Cleer n'est ni une charge, ni une apologie, mais de la bonne fiction qui fait  réfléchir. Je l'ai lue d'une traite et la recommande !