lundi 14 janvier 2013

Hic Sunt Dracones

Ici sont les dragons écrivait-on, paraît-il, en marge des cartes antiques, à côté parfois des représentations de ces bêtes fantastiques. Une belle façon d'illustrer les dangers de l'inconnu, et de dissuader ou d'encourager, selon les caractères, l'exploration. Ceux que l'avertissement stimulait devaient être assurés, à leur retour, d'avoir une audience attentive pour leur histoires. Hélas, Google Earth laisse aujourd'hui peu d'espoir de découvrir les biotopes pouvant cacher des reptiles dépassant les douze mètres d'envergure ; dracones omnes mortui sunt.

Heureusement, il existe de nouveaux rivages à explorer. Dans le domaine de la gouvernance des entreprises, par exemple. Écoutons l'histoire fabuleuse de Michael Abrash. Il travaille chez Valve. Après une longue carrière d'ingénieur dans des sociétés prestigieuses comme Microsoft et Intel, mais aussi dans des start-ups et en tant que consultant indépendant, il était tout sauf un poulet de l'année quand il a rejoint cette petite société dédiée au jeu sur PC. Et pourtant, nous dit-il, Valve est différent. Il est décontenancé pendant plusieurs mois, car personne ne lui dit quoi faire, il doit trouver son rôle tout seul. Sans relation de domination hiérarchique ou commerciale, même le plus aguerri ou ouvert d'esprit connaît semble-t-il une période de désarroi.

Sauf trucage éhonté, cette structure de trois cent personnes fonctionne en effet sans hiérarchie formelle. Et plutôt bien, si l'on en juge à la fortune de son fondateur et actionnaire majoritaire, Gabe Newell. Certes, ce fondateur a un rôle particulier dans l'entreprise, mais comme on peut le lire dans le livret d'accueil des nouveaux arrivants, il prend bien soin d'être "encore moins le chef que les autres", afin de laisser l'initiative à chaque collaborateur. Lequel travaille sur le sujet auquel il pense pouvoir apporter le plus de valeur, en conscience, et en déplaçant son bureau à roulettes pour se rapprocher du groupe spontané qu'il rejoint ainsi.

Cela pose bien des questions nouvelles. Comment recrute t-on ?  Selon des critères très exigeants mais dont peu est dit ; on reconnaîtra cependant volontiers que le mérite de l'absence de hiérarchie, c'est que la peur de se faire piquer sa place ne pollue pas le jugement et incite à embaucher de meilleurs que soi même. Qui décide de votre titre ? Vous, choisissez ce que vous voulez, ou plutôt ce qui vous sera le plus utile à l'extérieur car au sein de l'entreprise cela n'a aucune importance.  Comment se font les revues de performance ? Via des questionnaires symétriques, avec des équipes temporaires, processus dont on aimerait avoir une description plus détaillée. Les horaires, l'équilibre avec la vie personnelle ? Relax, répond le livret. Comment peut-on être licencié ? Ce n'est pas évoqué...

Bien sur, il est permis de n'être pas tout à fait candide et de trouver l'histoire trop belle. Et partir en vacances en famille avec les collègues, par exemple, même tous frais payés, peut ne pas être la définition du paradis pour chacun de nous. Mais il est également autorisé de reconnaître que c'est une approche nouvelle, intéressante, excitante. Et à défaut de contre-témoignage, on peut faire un peu crédit à ceux qui ont osé le voyage. Après tout, les marins embellissaient aussi leurs récits, et si les dragons n'ont jamais existé, bien des bêtes curieuses ont longtemps suscité du scepticisme. Doutons de tout, sauf du fait que tout n'est pas déjà connu.