samedi 2 février 2013

Masques & faux nez

Aujourd'hui nous répondons à un jeune lecteur de Varsovie qui nous a gentiment envoyé ce lien. On y lit que les entreprises avides de modernité s'équipent de mini-facebooks internes afin d'encourager la communication directe et sans chichis entre les salariés. Voilà qui est bel et bon. Mais on y décèle aussi une certaine réserve, de la part des employés. Il semble qu'ils ne se ruent pas tous sur ces outils. Même les jeunes recrues issues de la fameuse génération Y traîneraient les pieds. Investiguons.

La première série d'objections à l'usage du réseau social d'entreprise rentre dans ce que nous appellerons la "dissonance cognitive manifeste". Pour prendre une image plus parlante, c'est comme quand Jacques Chirac posait en jean et baskets pour faire cool dans les magazines : ça faisait artificiel, surtout après qu'on eut remarqué qu'il avait gardé ses chaussettes de ville. C'est comme les parents un peu lourds qui essayent de faire ami-ami avec les copains, comme un énarque qui singe le parler banlieue, comme l'industrie agro-alimentaire qui chantonne "manger-bouger" : ça manque de spontanéité, au point que cela peut faire un peu pitié, mais ce n'est pas méchant.

En insistant un peu, on s'aperçoit que pis que cette dissonance, il y a soupçon de tromperie. Certains disent en substance que ces réseaux ne sont que des faux-nez, et que rien en fait n'est attendu quant à la modification réelle des modes de communication internes. Ok pour échanger des nouvelles du club poterie entre midi et deux, ou gérer l'amicale des anciens du service, ou encore, à la limite, discuter de la dernière publicité de la marque, mais surtout ne rêvez pas à utiliser le bousin pour moderniser le vrai travail sous peine de désillusion. 

Doit-on douter de la sincérité des dirigeants instigateurs de ces initiatives au premier abord sympathiques ? Je ne le crois pas. Coupables du premier chef d'inculpation, la dissonance, peut-être, de tromperie, non. Comme le souligne l'article, c'est bien le management intermédiaire qui souvent résiste. Le contrôle de l'information est une forme de pouvoir largement archaïque, mais à laquelle se raccrochent bien des chefs. Est-ce à dire qu'ils sont ostensiblement hostiles aux échanges directs que semblent encourager leurs patrons ? Ce serait faire injure à leur intelligence que de le penser. Mais il y a de nombreuses façons d'opposer une résistance plus subtile. Voici trois tactiques de chef s'adressant à un salarié qui a cru pouvoir dialoguer horizontalement avec des collègues d'autres services.

1) L'esprit de corps. Nous devons être solidaires -sous entendu notre service contre les autres, donc non solidaires avec l'entreprise soit dit en passant- il est très important que nous parlions d'une seule voix, échangeons entre nous, puis je me ferai l'unique porteur de notre position commune. Bref, tais toi.

2) La confusion pour compte de tiers. Tu as échangé directement avec untel, untel m'a dit qu'il était complètement perdu, qu'il ne comprenait plus rien à notre fonctionnement, tu as créé le chaos, peut être sans penser à mal, mais il vaudrait mieux s'abstenir à l'avenir. Bref, tais toi.

3) L'assimilation échange-gouvernance. Tu t'es permis de prendre une décision directement auprès d'untel -variante : de prendre des engagements vis à vis d'untel- alors que c'est ma prérogative ; en effet, même si tu pensais juste dialoguer, untel pourrait estimer que ta position est une décision officielle ; ça partait d'un bon sentiment mais cela nous cause bien des soucis. Bref, tais toi. 

Tu noteras, cher JC, que, sous les masques respectifs de la solidarité, la clarté, la légitimité, le simple échange d'information est retourné en une menace à l'ordre, qu'il faut comprendre comme une menace à la place qu'occupe le chef intermédiaire dans cet ordre établi, évidemment. Mais je ne pense pas que ces résistances soient durables. Si autrefois l'information était le pouvoir, c'est qu'elle était difficile à recueillir. Aujourd'hui, réseau social interne ou pas, vouloir empêcher l'information de circuler c'est comme vouloir arrêter la marée avec ses doigts. Moi je parie sur la mer.