samedi 13 avril 2013

Sous-titres

Votre carte de visite est beaucoup plus importante pour vous que pour ceux qui la reçoivent, c'est une évidence. Le titre professionnel est une brique du mur de l'estime de soi, qui peut certes être plus ou moins importante selon les individus et selon la part que leur travail représente dans leur vie, mais qui l'est toujours plus qu'on ne veut se l'avouer. C'est aussi un marqueur de l'époque, reflétant les valeurs en cours. Ainsi, la conscience écologique progressant, on préférera peut-être un jour la fonction de Commercial en Valorisation des Déchets à celle d'Antiquaire, mais ce n'est pas certain.

Il y a en revanche des décalages de représentation qui ont déjà eu lieu. Ainsi, un collègue mien, que j'apprécie fort au demeurant, me racontait une anecdote personnelle. Après quelques années de carrière dans l'industrie internet, il acquit un nouveau rôle en récompense manifeste de son investissement exemplaire. Empli de fierté filiale, il s'empressa d'apporter à sa maman la preuve du mérite qu'on lui prêtait : il était désormais "Chef de Projet" ! Hélas cette dernière, sans-doute ignorante des dernières tendances sémantiques en cours dans les entreprises, ne put cacher sa déception. En lui rendant son bristol, elle lâcha : "je préférais celle où il était écrit Ingénieur".

Comment imaginer, en dehors du microcosme de l'entreprise, que le projet était la nouvelle star ? Le prestige intemporel de la chefitude accolé au concept tendance du moment, c'était le duo gagnant. Normalement, par le jeu de la reconnaissance managériale, et en vertu du principe qui veut qu'un titre soit moins onéreux qu'une augmentation de salaire, on obtient, après quelques années, une population de chefs de projet supérieure à celle dont le métier est de contribuer à ces mêmes projets. Il convient alors d'inverser la tendance pour éviter la confusion, voire le ridicule dans les cas extrêmes. Trois méthodes s'offrent à nous.

La première, l'inflation nobiliaire, consiste à revaloriser en surchargeant les fonctions en déficit. Une publicité récente faisait ainsi se présenter un jeune homme à un enfant sous le titre de "chef des ordinateurs". C'est facile, indolore sur le moment, cependant il n'est pas clair que cette fuite en avant soit la meilleure façon d'échapper au ridicule à terme.

La seconde, la dévaluation autoritaire, consiste à renommer d'office la fonction qui aurait enflée démesurément. Dans notre exemple, en requalifiant les intéressés en "Gestionnaires de Projet", au motif -s'il en faut un- d'être plus prêt de l'anglais "Manager", on devrait pouvoir observer une inversion de tendance rapide et salutaire. En effet, la gestion est, pour l'heure, connotée négativement en France ; allez savoir pourquoi. Cependant, si l'efficacité de l'approche ne fait aucun doute, on peut craindre qu'elle ne renvoie à des images de dégradation publique, dans la cour de la caserne, avec un officier impitoyable qui vous arracherait galons et boutons tandis que, tendu dans un raide et martial salut, des larmes silencieuses rouleraient le long de vos joues. Les gens sont épouvantablement irrationnels, et la manière forte, en entreprise comme à Chypre, peut avoir des effets secondaires délétères.

La troisième méthode consisterait à permettre l'ouverture -je répugne à dire la libéralisation- des titres professionnels. Comme celle qu'ont connu, par exemple, les prénoms des bébés. En laissant chacun libre de choisir le titre qui décrit le mieux son occupation et son statut, et en misant sur la volonté contradictoire qu'a chacun d'être à la fois unique et dans la mode, on obtiendrait de façon réactive une collection de noms métiers qui collerait plus vite aux tendances. On courrait certes le risque de voir apparaître des aberrations ponctuelles - des "Xavier-Kevin" ou des "Responsable des Chefs de Contrôle des Opérations Critiques"- mais le darwinisme social devrait remédier à ces écarts sans intervention externe. Et on aurait, en temps quasi-réel, un baromètre des valeurs de l'entreprise telles que perçues par les salariés à comparer à celles qui sont affichées officiellement.

Et vous, vous choisiriez quoi ?