jeudi 25 avril 2013

La stratégie des gros mots

- Allô, SOS salariés ?
- Oui, je suis à votre écoute.
- Voilà, je m'appelle Jean tûûûûût, je travaille chez tûûûûût depuis vingt-cinq ans comme cadre supérieur, mais j'y suis malheureux. Je sens bien que nul ne m'y témoigne plus aucune considération, que je ne suis personne pour personne, en fait... 
- c'est cela, ouiii...
- et je ressens une grande injustice, alors que j'ai toujours scrupuleusement appliqué toutes les règles de l'entreprise, je ne suis même pas manager, à mon âge, c'est une honte ; d'ailleurs, c'est bien simple, je n'ose pas aborder le sujet en famille. Au bureau, c'est pire : quand j'essaye de transmettre mon savoir aux jeunes, ils lèvent les yeux au ciel, ou ils montent le volume de leurs écouteurs, quand ils ne me rient pas carrément au nez. Et du côté de mes chefs, à chaque fois que je me plains à eux, ils prennent un air embêté, puis ils se rappellent soudain qu'ils sont en retard pour leur prochain rendez-vous et ils me plantent là...
- c'est cela, ouiii...
- alors, en désespoir de cause, je vous appelle : vous pensez que je suis professionnellement fichu ? 
- Pas du tout. Vous êtes le profil type pour la stratégie des gros mots.
- La stratégie des...
- des gros mots. C'est très simple. Vous identifiez le prochain concept à la mode, vous vous positionnez, vous préemptez, vous encaissez la rente. 
- Je... je ne suis pas sûr de comprendre.
- Bon, prenons un exemple. Vous faites une petite revue de la presse spécialisée, vous identifiez un gros mot. Disons big data. Vous allez commencer d'écrire partout à quel point le big data va être déterminant, que votre société est en train de rater le virage du big data, qu'il faut d'urgence s'organiser pour tirer les immenses profits liés au big data tout en prévenant les inévitables risques liés au big data. Il faut saturer la communication, jusqu'à créer chez vos interlocuteurs un réflexe pavlovien : Jean tûûûûût est égal à big data.
- Mais c'est que j'y connais rien, moi, à ce big data...
- aucune importance ! Vous copiez-coller quelques articles, vous apprenez par cœur trois ou quatre chiffres clef, bref, de l'audace, du culot même, et rappelez-vous que Google est votre ami.
- Je préférerais quand même changer. Je pourrais pas avoir cloud comme gros mot ?
- Ah non ! Mon garçon, je veux bien vous aider, mais il faut y mettre du votre ; cloud c'est trop 2010, c'est forcément déjà pris. Pourquoi pas web 2.0 pendant que vous y êtes !
- D'accord, d'accord, ne vous fâchez pas. Va pour big data.
- Bon. Donc, assez rapidement, l'un de vos chefs va réaliser qu'il n'y a pas encore de drapeau sur ce petit îlot conceptuel, et il va vouloir en planter un. Là, il faut le ferrer en douceur : flatterie, connivence, soumission. Que du classique, mais c'est la partie un peu technique, je ne vous le cache pas.
- Quand même, ça risque aussi d'être coton après, quand il va me demander de le faire, le big data. Je ne sais même pas comment ça se cuisine ce truc, moi.
- Mais c'est là l'astuce, cher Jean, vous n'allez rien faire du tout. Aussitôt pris votre gros poisson, vous la jouez modeste et vous vous faites consensuel : vous n'exigez aucun moyen en propre, car ce qui est important c'est d'animer une dynamique transverse, ce qui compte c'est fédérer, ce genre de salades. Vous suggérez juste de créer un comité big data, dont votre sommité à nageoires sera évidemment président, et vous l'humble animateur. Ensuite, c'est un boulevard : vous exigez que chaque entité vaguement concernée nomme un correspondant big data, vous promulguez la roadmap big data, laquelle visera à définir les modalités d'établissement du calendrier de préparation à la construction d'une gouvernance big-data commune, puis vous créerez des sous-chantiers avec tous les correspondants pour adresser les très nombreux impacts qu'aura immanquablement le big data sur l'entreprise. Vous allez être à nouveau le centre d'innombrables réunions dans la salle 15B, celle avec le projecteur qui affiche tout en vert une fois sur deux, et qui offre un prétexte à prendre un café à la machine en face en attendant que l'intervention du service logistique vous permette de dérouler vos 78 slides. Bref, vous allez retrouver une vie sociale, et sans risque, puisque vous n'êtes comptable de rien.
- C'est sûr, c'est très tentant. Juste, vous ne craignez pas que le président du comité se rende compte de la supercherie ?
- Mais enfin mon vieux, il ne sera pas dupe une seconde, et d'ailleurs, rassurez-vous, il n'y mettra pas les pieds plus d'une fois dans votre comité. Non, croyez-moi, vous serez tranquille pour quelques années.
- Superbe, vraiment, merci beaucoup, vous me sauvez la vie !
- C'est notre métier. En vous souhaitant une belle journée.

samedi 13 avril 2013

Sous-titres

Votre carte de visite est beaucoup plus importante pour vous que pour ceux qui la reçoivent, c'est une évidence. Le titre professionnel est une brique du mur de l'estime de soi, qui peut certes être plus ou moins importante selon les individus et selon la part que leur travail représente dans leur vie, mais qui l'est toujours plus qu'on ne veut se l'avouer. C'est aussi un marqueur de l'époque, reflétant les valeurs en cours. Ainsi, la conscience écologique progressant, on préférera peut-être un jour la fonction de Commercial en Valorisation des Déchets à celle d'Antiquaire, mais ce n'est pas certain.

Il y a en revanche des décalages de représentation qui ont déjà eu lieu. Ainsi, un collègue mien, que j'apprécie fort au demeurant, me racontait une anecdote personnelle. Après quelques années de carrière dans l'industrie internet, il acquit un nouveau rôle en récompense manifeste de son investissement exemplaire. Empli de fierté filiale, il s'empressa d'apporter à sa maman la preuve du mérite qu'on lui prêtait : il était désormais "Chef de Projet" ! Hélas cette dernière, sans-doute ignorante des dernières tendances sémantiques en cours dans les entreprises, ne put cacher sa déception. En lui rendant son bristol, elle lâcha : "je préférais celle où il était écrit Ingénieur".

Comment imaginer, en dehors du microcosme de l'entreprise, que le projet était la nouvelle star ? Le prestige intemporel de la chefitude accolé au concept tendance du moment, c'était le duo gagnant. Normalement, par le jeu de la reconnaissance managériale, et en vertu du principe qui veut qu'un titre soit moins onéreux qu'une augmentation de salaire, on obtient, après quelques années, une population de chefs de projet supérieure à celle dont le métier est de contribuer à ces mêmes projets. Il convient alors d'inverser la tendance pour éviter la confusion, voire le ridicule dans les cas extrêmes. Trois méthodes s'offrent à nous.

La première, l'inflation nobiliaire, consiste à revaloriser en surchargeant les fonctions en déficit. Une publicité récente faisait ainsi se présenter un jeune homme à un enfant sous le titre de "chef des ordinateurs". C'est facile, indolore sur le moment, cependant il n'est pas clair que cette fuite en avant soit la meilleure façon d'échapper au ridicule à terme.

La seconde, la dévaluation autoritaire, consiste à renommer d'office la fonction qui aurait enflée démesurément. Dans notre exemple, en requalifiant les intéressés en "Gestionnaires de Projet", au motif -s'il en faut un- d'être plus prêt de l'anglais "Manager", on devrait pouvoir observer une inversion de tendance rapide et salutaire. En effet, la gestion est, pour l'heure, connotée négativement en France ; allez savoir pourquoi. Cependant, si l'efficacité de l'approche ne fait aucun doute, on peut craindre qu'elle ne renvoie à des images de dégradation publique, dans la cour de la caserne, avec un officier impitoyable qui vous arracherait galons et boutons tandis que, tendu dans un raide et martial salut, des larmes silencieuses rouleraient le long de vos joues. Les gens sont épouvantablement irrationnels, et la manière forte, en entreprise comme à Chypre, peut avoir des effets secondaires délétères.

La troisième méthode consisterait à permettre l'ouverture -je répugne à dire la libéralisation- des titres professionnels. Comme celle qu'ont connu, par exemple, les prénoms des bébés. En laissant chacun libre de choisir le titre qui décrit le mieux son occupation et son statut, et en misant sur la volonté contradictoire qu'a chacun d'être à la fois unique et dans la mode, on obtiendrait de façon réactive une collection de noms métiers qui collerait plus vite aux tendances. On courrait certes le risque de voir apparaître des aberrations ponctuelles - des "Xavier-Kevin" ou des "Responsable des Chefs de Contrôle des Opérations Critiques"- mais le darwinisme social devrait remédier à ces écarts sans intervention externe. Et on aurait, en temps quasi-réel, un baromètre des valeurs de l'entreprise telles que perçues par les salariés à comparer à celles qui sont affichées officiellement.

Et vous, vous choisiriez quoi ?