mardi 21 mai 2013

Quiproquo nuagique


La nuagique est la jolie traduction de la locution anglo-saxonne et rebattue de "cloud computing". Pour une fois que le français fait plus court, on ne va pas se gêner pour en user*.

La nuagique, s'il fallait la définir en une phrase, et vue du vulgum pecus, permet de s'affranchir des problématiques de stockage, de mise à jour, et de terminaux multiples pour l'accès à nos services et à nos contenus informatiques.  Et ça marche déjà : quand vous consultez votre web-mail ou écoutez vos albums favoris sur Deezer (pub), vous profitez des bienfaits de la nuagique. Laissons les vieux geeks à dos argenté ricaner à propos du retour perpétuel  du main-frame et grommeler dans leur coin que rien ne vaut un bon NAS domestique sous Ubuntu et en raid 5, et savourons ce paradis céruléen agrémenté d'un gentil petit cumulus.

La nuagique, pour l'entreprise, est tout aussi merveilleuse et vertueuse. Simple infrastructure disponible de tous et partout au départ, elle révèle son potentiel par ce qu'elle autorise une fois mise en oeuvre. Bien sûr elle permet de réaliser des économies en mutualisant les investissements, mais aussi elle donne dynamiquement à chacun selon ses besoins, elle unifie les outillages, elle simplifie les échanges de données, elle lève des barrières techniques entre les étapes d'un projets ou entre des services distincts, elle raccourcit les cycles, elle rapproche enfin les entités depuis les études jusqu'aux opérations. Et justement, c'est là que ça se gâte.

Car c'est bien gentil tout ça, mais mettez vous par exemple et cinq minutes à la place de M Albert, consciencieux Directeur des Services Prioritaires Mais Non Critiques. A la tête de son fief, du haut de son bastion construit pierre après pierre, le maître du petit territoire qui s'étend des contreforts du marketing au nord à la falaise comptable à l'est et au marais du service client à l'ouest s'inquiète. Comment va-t-il pouvoir poser des octrois et creuser des douves dans ce nuage ? Au départ, ça lui semblait sympathique, à M Albert, ces histoires de mutualisation, de transversalité et tout. Mais en vieux renard, il voit venir le danger de la fin du maquis informatique : le marketing pourrait aller se brancher directement sur les flux du service client, par exemple. Si c'est pour se retrouver contourné ou ignoré, merci bien, il n'est plus d'accord. D'un autre côté, il ne peut quand même pas s'élever contre la tendance et se déclarer hostile aux cieux... Quel dilemme  Quoi faire ? Bon sang, mais c'est bien sûr, il lui faut définir ses propres règles nuagiques, et recréer son territoire là-haut. Bref, il va faire son nuage à lui.

C'est ainsi, alors que tout semble se dessiner sous les meilleurs auspices, et qu'à la barre de l'entreprise on pense la manoeuvre bien engagée, que l'horizon se couvre soudain, que les moutons célestes s'attroupent, se frottent, se déchirent, et que bientôt le tonnerre gronde. Là où on espérait un nuage fédérateur, on recrée les frontières orageuses dans le ciel, et alors qu'on pensait se rapprocher des dieux (californiens) de l'Olympe, on se retrouve avec un été pourri sans avoir compris pourquoi.

Donc, afin d'éviter le quiproquo nuagique, il convient de se rappeler que la discipline ne se conjugue qu'au singulier, et que le gros du travail porte sur la transformation culturelle plus que sur la mise en oeuvre technique.

Et sinon, j'espère quand même que le temps va se rétablir, c'est fou, on ne sait plus comment s'habiller, d'ailleurs j'en parlais à M Albert, il n'a pas vu ça depuis vingt-cinq ans, mais enfin, il faut être fataliste et prendre la météo comme elle vient, que voulez-vous y faire. Bonjour chez vous !


* En plus je paye ainsi mon tribut à la loi Toubon. Cela dit, c'est pas gagné car à l'heure où j'écris ces lignes, la recherche de "cloud computing" donne exactement cinquante mille fois plus de résultats que la recherche de "nuagique"...