samedi 9 novembre 2013

Un toit pour tous

Salut les p'tits clous ! Aujourd'hui on va s'intéresser à un autre terme qui nous vient des states et qui fait le hype dans mon crew. Il s'agit de la notion de "one roof", que les anglicistes auront traduit immédiatement par "toit unique". Les moins anglicistes noteront utilement que cela se prononce "ouane rouffe", afin d'éviter le type de regard condescendant qu'ils ont déjà essuyé en exhibant fièrement leur yfon flambant neuf, tandis que les plus conservateurs se rassureront en apprenant que cela n'a pas trop à voir avec le retour des communautés hippies qui fument de la drogue à quinze dans une chambre. Quoique.

Le principe est simple et de bon sens : les membres d'un même projet sont considérablement plus efficaces quand ils travaillent dans un endroit unique -sous le même toit donc- que quand ils sont séparés. Jusque là, pas de quoi aller déterrer le seigneur de La Palice, pensez vous à raison. Cependant, si le concept fait florès dans les grandes organisations, c'est que contrairement à ce que vit la première start-up venue, cette apparente évidence reste souvent en leur sein un vœu pieux. Individuellement, chaque brillant cerveau qui les dirige s'accorde à reconnaître les mérites de la pratique, mais collectivement ils font ligue et les tentatives se brisent à leur digue. Bigre.

Le premier motif de résistance est logistique. C'est le plus simple à invoquer : "on adorerait avoir un seul toit, mais nos équipes sont à Quimper, Biarritz et Menton, ça va nous faire cher en tuiles, sans compter que ça va faire de l'ombre à Limoges". Il y a aussi "le mur est porteur", "nos équipements/connexions/casiers sont inamovibles", "on a coulé la dalle sur mes pieds" ou "j'ai un mot du docteur". Il ne faut pas se le cacher, déménager c'est un effort, même quand c'est pour aller à l'étage au dessus. Et comme ce n'était pas le modèle jusque là, il se peut bien qu'effectivement la logistique ne soit pas au top : combien de personnes devez vous prévenir à l'avance pour bouger sur votre site ? Combien de temps cela prend-il ? Et pourquoi faut-il prévenir quelqu'un ? Et pourquoi, d'abord, faut-il l'accord de quelqu'un ?

Le second obstacle, qui se cache derrière le premier, est managérial. Le même manager qui trouvera très bien que des membres d'autres équipes s'installent parmi les siennes pourra devenir plus nerveux à l'idée que ses ouailles se dispersent aux quatre vents. Un seul toit, du moment que c'est le mien. Terrifié par l'idée de se retrouver seul, errant avec son fichier de reporting dans des bureaux désertés, il va faire montre d'une détermination solide et d'une créativité certaine pour garder un périmètre physique à marquer de ses phéromones. Et puis il a une arme secrète : le one roof virtuel. En gros, ça consiste à travailler par mail et par réunion téléphonique. Ben oui, comme avant du coup.

Mais le véritable écueil derrière les deux autres, plus profond encore, est idéologique. Un "one roof" qui fonctionne bien, c'est une équipe horizontale de personnes qui font corps et qui analyse, propose et décide de façon autonome sur son sujet. La division du travail devient plus floue, tout comme le contrôle des initiatives devient plus ardu. Or la division, ça sert à régner, c'est bien connu. Les comités vont résister. Chaque membre du "one roof" peut-être sommé, face à son organisation de tutelle, de choisir son camp : "Allons, tu vois bien que le projet ne marche pas, mais nous nous savons que ce n'est pas de ta faute. Toi, tu as fait le maximum, on en est certain. Vas-y, dis nous ce qui ne va pas. Qui n'a pas fait son travail ? Ça serait pas la DQRG par hasard ?". Bon, en général c'est plus subtil, mais vous voyez le topo.

Voilà pourquoi ce qui ne devrait pas même être un sujet peut paraître une inaccessible étoile. Maintenant, vous devriez être capable de vous essayer à un petit jeu en décodant tout seul la phrase suivante :

"On m'a mise en one roof virtuel avec la DQRG du troisième étage, mais j'ai pas le droit de leur parler en direct, faut d'abord que je remonte mes commentaires en réunion d'équipe pour que mon chef puisse les passer au comité One Team Solidarity".

Y'a encore du boulot.