dimanche 21 décembre 2014

Idée cadeau

L'échéance est proche, et vous n'avez toujours pas la moindre idée de cadeau pour tonton Albert, qui a déjà tout ce qu'une carrière de cadre dynamique peut apporter dans ce monde consumériste. N'ayez plus d'inquiétude. Les abeilles de la direction vont non seulement vous sortir du pétrin, mais aussi faire de vous le prince de la hype en vous permettant d'offrir dès noël 2014 ce qui fera le buzz en 2015 : l'objet déconnecté.

Commençons par la casserole Kuitoo Audio 1.0. Outre sa capacité de 3 litres à faire blêmir n'importe quel robot cuisinier à écran tactile, elle se démarque par une interface homme machine extrêmement poétique. En effet, nulle API ne vous permet d'être informé en ligne de quand que c'est que ça bouille. Seule un subtil "blop bloup blop" vous alertera, dans un rayon de 5 mètres, suivi d'un "blourp blop pshiiiit blop pshiiit" plus sonore lorsque le contenu de la Kuitoo aura décidé d'aller voir ailleurs si j'y étais. Kuitoo Audio 1.0, chez Low Tech Kitchen, 359€.

Si renforcer l'inclination de tonton Albert pour la bonne chère ne vous semble pas la meilleur idée, que diriez vous de la Wavefree BS ? Ce pèse-personne nous est proposé par une start-up qui a levé plus de deux millions de dollars sur Kickstarter, et ce en moins de 17 minutes ! Grâce à une cage de Faraday l'entourant complètement, l'appareil n'émet aucune onde électromagnétique et vous serez ainsi certain que jamais une application mobile permettant de suivre votre poids ne sera publiée (garantie 15 ans anti-iOS et anti-Android). En outre, s'inspirant de la célèbre marque à la pomme, le design est des plus épuré : quel que soit la masse posée sur le plateau, l'écran n'affiche qu'un unique caractère. Un smiley. WaveFree Bathroom Scale, exclusivement sur Anonymous Webstore, 649$ hors frais de livraison.

Enfin, si vous êtes en fonds, sachez que le cadeau roi reste évidemment le smartphone. Comme son nom l'indique, le Puretouch 0G n'est pas 5G ready, ne capte ni la 4G, ni la 3G, ni même la 2G. Les fonctions GSM, Wifi et Blutooth ont été soigneusement désactivées, le port micro-USB condamné et l'emplacement micro-SD bouché. Malgré tout ce téléphone parvient à rester très fin, et sa finition, particulièrement en version acajou, est tout simplement somptueuse. Mais, me direz-vous, comment être alerté en cas d'urgence au boulot ? Et bien justement, on peut pas. Et c'est cette dernière fonctionnalité exclusive qui justifie un tarif tout aussi exclusif. Puretouch 0G, au Téléphone Franc-comtois, 1199€.

Joyeux noël !

jeudi 20 novembre 2014

Alerte sanitaire

Les épidémies, implacables loteries qui déversent leur cortège de souffrance sur ce bas monde, nous font peur, parfois au delà du raisonnable. Cependant une part de nous, ce petit démon irréductiblement optimiste, susurre toujours à notre oreille que cela n'arrivera pas jusqu'à nous, que les autorités compétentes prendront les mesures qui s'imposent, et que l'on restera simple spectateur, certes horrifié mais indemne, de toutes les misères de cette vallée de larmes.

Et bien non, on l'a attrapé. 

Pas la mortelle fièvre hémorragique, dieu merci non, mais le mortellement déprimant Syndrome de l'Acceptation Irréfléchie, ou MAS dans la version originale de son découvreur, le professeur David Grady, qui nous en dit tout ici. Cette affectation mondiale, qui sévit dans la plupart des grandes organisations, se dissémine par le biais d'un cycle qui n'est pas sans rappeler celui de la douve du mouton.

Dans un premier temps un salarié infecté crée, sans même s'en rendre compte, une réunion dans son agenda. Puis le germe est véhiculé par voie d'invitation Outlook. C'est d'ailleurs, notons-le en passant, ce vecteur électronique qui a permis l'essor prodigieux du virus hors de ses réservoirs ancestraux que sont les profondes jungles bureaucratiques des administrations reculées. 

Une fois l'invitation ouverte par le destinataire, la maladie s'attaque de façon ciblée au système nerveux central et déclenche -merveille de l'adaptation parasitaire darwinienne- une contraction involontaire de l'index. C'est le symptôme qu'en jargon technique on appelle le "clic gauche machinal". La réunion ainsi acceptée, l'hôte se sent moralement tenu de s'y rendre. 

A la condition -vraisemblable- que celle ci soit suffisamment longue et improductive, le patient passe, sous l'effet du mimétisme comportemental, au stade deux de la maladie, qui va l'amener à créer à son tour de nouvelles réunions. Et hop, la boucle est aussi bouclée que le sus-dit mouton.

En phase terminale, les réunions créées ciblent des dizaines de participants, durent une, deux, parfois trois heures, ne décrivent pas clairement les résultats attendus, voire sont récurrentes. A ce stade, on observe découragement, désengagement, vertiges et nausées. Ces effets rentrent dans le champs de ce que l'on appelle les "risques psycho-sociaux", et ça, une fois n'est pas coutume, c'est pas des conneries.

Il n'y a pas de traitement curatif connu, mais prophylaxie et rééducation permettent de contenir la maladie ou de vivre avec elle. Quelques petites prescriptions : 

A la réception d'une invitation :
- par défaut, refuser une réunion qui compte plus de 7* participants,
- prédéfinir des créneaux JAUT (J'ai Aussi Un Travail) sur au moins deux tiers de la semaine, et, le plus dur, s'y tenir (éviter les tentations, ne passez pas devant la salle B14, et en cas d'envie soudaine croquez une pomme) 
- utiliser l'option "peut-être", qui permet de se reprendre ou à défaut de se faire désirer,

A l'émission d'une invitation :
- par politesse, éviter de mettre des invités en "obligatoire", ou au pire se limiter à 3 en plus de soi, 
- puis supprimer tous les invités non obligatoires ; s'il ne reste plus personne, bravo, vous marquez 3 points,
- ne pas utiliser le menu déroulant pour choisir la durée de la réunion que l'on crée, mais entrer une durée à la main, comme par exemple 13 minutes : c'est rigolo, intriguant, cela incite à la ponctualité autant qu'à l'efficacité et surtout c'est COURT.

Voilà. Une bière par jour, livres et sourires à volonté, et on se revoit dans six mois pour faire un petit bilan. C'est vingt-trois euros, merci.

(*) le nombre 7 est magique, au moins autant que tous les autres

vendredi 17 octobre 2014

Un peu de sérieux

Nous sommes une entreprise sérieuse. 

Nous ne laissons pas de place à l'à peu près ou à l'improvisation. L'improvisation, c'est très bien, mais pour les comiques. Or nous ne sommes pas des rigolos, nous. Nous mettons donc beaucoup d'application à prédire à deux chiffres après la virgule. Nous passons donc beaucoup de temps à planifier à six, douze ou trente six mois.

C'est un travail très compliqué. Il nous faut nous réunir souvent et longtemps. Pour nous mettre d'accord entre nous, déjà, parce que par exemple mes pairs ne réalisent pas que les besoins de mon service sont objectivement supérieurs aux leurs. Pour décliner nos prévisions, ensuite, vers tous ces gens qui attendent avec ferveur l'advenue d'un nouveau budget ou d'un nouveau planning et à qui il faut faire des présentations en couleur, pour la convivialité. Et enfin et surtout pour contrôler que les choses se passent comme prévues.

Les choses ne se passent pas comme prévu. Nous pensons qu'il y a deux raisons à cela. La première, ce sont les gens. C'est que, malgré le soin apporté aux présentations, ils ne sont pas attentifs. Ils sont ingrats et brouillons, et au lieu de suivre les chemins rectilignes que nous avons tracé avec amour, ils baguenaudent. La seconde, c'est la réalité. Elle n'a aucune discipline. L'idéal serait que l'on puisse gérer le salaire ou la part variable de la réalité, afin de la faire rentrer dans le rang. C'est l'un de nos axes de recherche. 

Car nous aimons beaucoup les axes, y compris pour la recherche. L'autre jour, nous avons travaillé à en définir de nouveaux. A soixante mois. Nous pensons qu'une nouveauté raisonnable a sa place parmi nous. L'un des axes d'étude proposés portait sur l'accélération des ruptures techniques et commerciales causées par l'internet."C'est stupéfiant, s'est emballé l'orateur, de voir surgir en quelques mois de nouveaux acteurs qui mettent à mal les équilibres du marché et qui semblent régis par une sélection darwinienne rendant caduque toute planification".

Ces derniers mots ont sonné comme un pet dans un mariage. Un silence désagréable a suivi. Nous avons regardé nos tableurs pour ne pas contempler l'abîme qui s'ouvrait sous nos pieds. L'espace d'une seconde, nous avons entrevu un monde dans lequel nous ne servirions à rien. Se rendant enfin compte de la gêne qu'il avait causé, l'impertinent a toussé, puis il a conclu en se rattrapant comme il pouvait : "mais je pense qu'avec un bon modèle stochastique on devrait pouvoir anticiper tout ça, bien entendu". 

Nous avons créé une ligne de programmation budgétaire pour le modèle stochastique, et tout est rentré dans l'ordre. un peu de sérieux ne nuit pas, n'est-ce pas ?



jeudi 28 août 2014

L'indicateur Tomlinson

Le gros mot du moment, cela n'a pu vous échapper, c'est l'objet connecté. En substance, il s'agit de la promesse sidérante d'une économie vigoureuse basée pour l'essentiel sur l'acquisition par le quidam et avec son propre argent de mouchards électroniques balançant sur le réseau en continu les détails les plus intimes de sa vie privée. Rythme cardiaque, indice de masse corporelle, couleur des selles : l'imagination est au pouvoir, et ça tombe bien parce que, sur ce coup là, la raison semble avoir déclaré forfait.

Comme il faut toujours trouver l'angle qui permette de voir le verre à moitié plein, ou à tout le moins humide, il faut reconnaître que cela va participer de l'éducation du plus grand nombre à l'habitude de la mesure, et ainsi renforcer le fondement de la culture scientifique qui veut que l'on laisse nos opinions être influencées par les faits objectivement recueillis. Néanmoins, ce bel argument ne suffisant pas à me convaincre de broadcaster derechef mes paramètres biologiques -navré pour ceux que cela intéressait-, je me suis mis en quête d’une mesure plus en rapport avec l’objet de ce blog.

Par exemple, que diriez-vous d'un indicateur de distance au monde extérieur ? Je m'explique : plus vaste est l’organisation, et plus limitées sont –en moyenne- les interactions qu’ont ses membres avec le reste du monde. Il ne s’agit pas d’un biais culturel mais d’une loi géométrique toute simple : la surface est proportionnelle au carré du périmètre, et donc à forme constante, plus on est dans un gros contenant, moins on a de chances d'être à l'interface avec le dehors. A tel point qu'on peut se demander parfois s'il existe vraiment un dehors, où vivraient ces animaux mythiques que sont les clients ou les concurrents. 

Pour lutter contre cette tendance possiblement néfaste, et comme on ne peut aller contre la géométrie, il faut s'attaquer sans doute à modifier la forme de l'entreprise. Mais ce serait mettre la charrue avant les bœufs, et être un piètre scientifique, que de proposer la théorie sans avoir effectué les mesures. Dotons nous donc déjà d'un outil permettant d'estimer l'ampleur des dégâts. Pour cela, je propose d'utiliser l'email, outil universel, et de rendre en passant un hommage à Ray Tomlinson, développeur de la première messagerie sur Arpanet, en même temps qu'auteur -et destinataire- du premier email en 1971.

Définissons donc l'Indicateur Tomlinson, que nous noterons T@ comme le rapport entre le nombre de mails reçus depuis des adresses du domaine mail de notre organisation et le nombre total de mails reçus sur une période donnée. En pratique, dans votre messagerie, une fois purgée des spams divers, vous notez le nombre de mails reçus, puis vous faites une recherche sur la chaîne de caractère "de: @monentreprise.com" et divisez le nombre de résultats obtenus par le nombre de mails initiaux.

Dans mon cas, ça donne pour la période mai-juin un T@= 3752 / 4725 = 0.79, tandis que sur juillet-août l'indice passe à T@ = 1765 / 2847 = 0,67. Il me faudra plus d'échantillons pour vérifier mon intuition que la période des vacances, plus calme en interne, est plus propice aux échanges lointains. 

A vous de jouer. En deux minutes vous serez fixés. Si votre T@ est égal à un, contactez votre administrateur pour vérifier que vous avez un accès internet. Et sinon vous pourrez comme moi faire votre intéressant la prochaine fois qu'on vous demandera comment se passe la rentrée, en répondant : "l'été fut calme, mais j'ai déjà le Tomlinson qui remonte". 


dimanche 20 juillet 2014

Spécial plage

On n'est pas des bœufs, on ne passe pas toute notre vie au boulot. On doit aussi souffler de temps en temps, se vider la tête en faisant des trucs idiots les doigts de pied en éventail.

Rien que pour vous, voici donc notre numéro d'été, que des jeux garantis sans allusions au monde de l'entreprise.

Presque.



Le labyrinthe - niveau Apprenti

C'est l'heure de Secret Story, mais la box est cassée. Vite, aide Filou à tout rebrancher avant que son émission ne démarre !


Les mots croisés - niveau DRH

1) Animal à plumes, pas en voie de disparition
2) Table discriminant les barreurs des rameurs (au pain sec, comme il se doit)
3) Sied étrangement aussi bien à la plaisanterie salace qu'à la décision courageuse
4) On le trouve dans la forêt où il travaille au métier de charpentier avant que d'être occis

I) Peut endommager le sol sous l'effet de l'ambition
II) Oh, Madame, comme tu as de grandes oreilles, tu es de la NSA ?
III) Rapiécer à demi
IV) Âprement défendu par le manager à l'ancienne


I
II
III
IV
1




2




3




4





Question de logique - niveau CFO

John-Edward, le rusé CFO, réunit les cinq directeurs de l'entreprise pour l'exercice de budget update. Il leur annonce qu'il ne dispose que de 13 millions au total pour ce semestre, et que la répartition entre eux se fera par les règles suivantes :

- le tableur étant en panne, l'affectation doit se faire par nombre entier de millions,
- chaque directeur peut donc recevoir de 0 à 13 millions,
- c'est le plus ancien directeur qui doit proposer une répartition budgétaire,
- puis on procède à un vote unique des directeurs (le CFO ne vote pas il compte les points en ricanant)
- si la proposition reçoit la majorité absolue, elle est adoptée, sinon le plus ancien directeur est licencié -il n'y a pas de petite économie pour John-Edward- et on reprend la procédure avec les directeurs restés en poste.

Sachant que tous les directeurs ont fait à la fois l'X et HEC (comprendre qu'ils sont aussi logiques que cupides), quel est le meilleur budget update que peut proposer le plus ancien des directeurs pour sauver son job ?



samedi 14 juin 2014

De l'horrible danger de la motivation

A Paris, le 13 juin 2014


De : Monsieur F.M. Arouet, Directeur du Pilotage Ordonné

A : Monsieur le Haut Modérateur en Chef de la dite compagnie Youtube

Objet : retrait de la vidéo accessible ci-dedans




Excellence,

Par les très saints pouvoirs que nous confèrent l'Hadopi, le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel et l'Ecole Nationale d'Administration, je vous conjure de mettre fin à la diffusion par truchement d'Internet de cette animation parlée, détail aggravant, dans la langue de l'apostat Henri VIII.

Il suffit je pense, pour justifier de ma requête, de savoir que cette perverse diatribe qui a sans doute échappée à la vigilance pourtant renommée de votre maison, fait l'apologie de la motivation des salariés en entreprise. Pis, elle en démonte les rouages, dévoilant les leviers qui nous permettent d'ordinaire d'en tenir nos ouailles écartées tout en explicitant ceux qui au contraire la font croître inexorablement. Or, si vous savez l'ardeur que les gens de ma sorte mettent à contenir au plus bas la fâcheuse manie, vous en ignorez peut-être les raisons. En voici cinq dont vous jugerez la pertinence, et qui vous éclaireront sur la gravité de la chose.

1) La motivation est une source de plaisir au travail, et il n'y a pas loin du plaisir à la joie, puis de la joie au rire. Imagine-t-on le rire se propager dans nos établissements ? Il est de notoriété qu'un rire clair et franc peut faire se lézarder des pans entiers d'austérité. Quelle peine nous aurions de voir terni le lent travail de nos pères, et quel terrible coup à notre respectabilité cela serait. 

2) La motivation est contagieuse, plusieurs médecins patentés l'ont rapporté. Un inepte ordinaire, mis en présence d'un enthousiaste contaminé, se met lui aussi à vouloir donner du sens à son activité, à s'assurer qu'il est utile à quelqu'un, voire même à rendre service sans qu'on lui ait expressément demandé. Il est alors trop tard, les symptômes sont déclarés, il se met à faire preuve d'initiative, en dehors de toute planification, avec les désordres inouïs qu'on imagine sans peine en être la conséquence.

3) La motivation, en un cercle vicieux parfait, entretient et est entretenue par la volonté de développer ses compétences.Or la croissance de l'éducation initiale de la plèbe, cette autre peste de notre temps, est déjà bien assez inquiétante pour qu'on n'y ajoute pas une épouvantable mécanique de formation perpétuelle des individus. Ils pourraient s'en aller apprendre des choses dont nous n'avons pas idée, et vous verriez qu'à force de s'élever, ils se mettraient à nous regarder de haut.

4) La motivation a, et c'est sans doute son aspect le plus effrayant, un effet incontesté, direct, majeur sur la productivité. En quantité, mais surtout en qualité, les fruits du labeur de ces bougres grimpent au firmament. Or vous comprenez que, si cela venait à se savoir, les financiers de la place nous préféreraient une poignée de ces drôles, et nous perdrions tout : nos dociles cohortes, nos budgets, notre rang.

5) Ce n'est pas tout à fait assez encore. En plus de flétrir notre sérieux, en plus, de corrompre nos gens, en plus de laisser le savoir se répandre et se vider nos coffres, la motivation, suprême infamie, finit par convaincre qu'on peut rendre le monde meilleur. Meilleur, convenez de l'énormité. Comme si nos comités, nos méthodes et notre bonne administration ne nous garantissaient pas déjà que nous vivions dans le meilleur des mondes possibles. 

A ces causes considérables, Excellence, votre sagesse saura se rendre. Je joins toutefois, gage de moralité, une lettre du célèbre philosophe de la faculté, le professeur Pangloss.

Veuillez recevoir, Excellence, mes plus respectueuses et ampoulées salutations,

François-Marie

mercredi 2 avril 2014

L'agilité du parpaing


Une mouche vrombissante survolant un chantier,
fit d’un parpaing esseulé un perchoir et le compagnon d’un instant.

- Comme je te plains de ta pesanteur, et comme je me réjouis d’être agile, entama l’insolente
- Garde ta sollicitude, minuscule amie, car je me targue d’être plus agile que toi, répliqua le bloc de ciment
- Tu galèges, solide et bienvenu support, je puis moi être ici à cet instant et ailleurs plus tard !
- Et moi, qui te dis que je ne serai pas dans peu de temps dans une maison, un hangar, un gratte-ciel ?
- Je peux marcher aux murs
- Et moi je puis être le mur
- Mes ailes battent si vite que je peux voler sur place
- Et tu contemples en moi le roi du sur-place
- Oui, mais je peux aller au-dessus des maisons
- Et moi, à la seule condition qu’on me jette avec assez de force, je peux voler plus haut encore !

Lassé du débat, l’insecte s’envola et ne reparût plus.
Le parpaing, ravi d’avoir fait mouche,
reprit le cours de ses songes.

lundi 10 mars 2014

Le séminaire du grand Nicolas


Moi c'est Nicolas, et quand j'était petit, j'aimais pas trop l'école, sauf les récrés avec les copains, mais le truc chouette c'était les colonies de vacances. Et bien aujourd'hui, au bureau, c'est un peu comme l'école, mais sans les récrés et sans les colonies.

C'est pour ça qu'on a été drôlement content, l'autre jour, quand le chef nous a dit : "j'ai décidé que pour redonner une nouvelle dynamique à l'équipe, il fallait prendre un peu de recul et nous mettre au vert. Le mois prochain, on fait un séminaire". Nous on a applaudi bien fort, on s'est tapé dans le dos et Rufus a même sifflé en mettant ses doigts dans sa bouche. Il a toujours été fort pour siffler, Rufus.

Le dimanche avant le séminaire, j'ai dit à Joachim "tiens, tu ne devineras jamais où je vais demain". Joachim, avant c'était un copain, mais maintenant c'est mon beau-frère et il est énervant. "Si, il a dit. En séminaire. Ça fait juste dix fois que tu le racontes". Et comme il est énervant, il a ajouté : "nous le notre il était à Djerba, et vous ?".

Le séminaire il n'était pas à Djerba, mais dans un château très chouette quand même, et il y avait une petite pancarte avec des lettres dorées pour indiquer le chemin. Dans la salle René Goscinny, le chef nous attendait avec une jolie dame qu'on ne connaissait pas. Le chef, il n'avait pas son costume, mais un polo blanc avec un pull posé sur les épaules et un grand sourire posé sur sa figure. Il y avait aussi un buffet avec une nappe, des thermos de café et des tas de toutes petites viennoiseries. On s'est tous servi, et Eudes est allé parler avec la jolie dame. Comme tous les collègues parlaient en même temps, je ne sais pas ce qu'il lui a dit, mais elle est devenue toute rouge avec un air pas tellement content. Alceste -un gros collègue qui mange tout le temps- trouvait que quand même, ils n'étaient pas bien gros ces croissants, tout en mettant deux à la fois dans sa bouche, et Geoffroy racontait que le château lui rappelait sa maison de campagne, mais je crois qu'il exagère pour nous épater.

Et puis le chef a tapé sur sa tasse comme sur une cloche avec sa petite cuillère, et on s'est tous assis. "Je vous présente Gladys, il a dit, qui est coach diplômée d'HEC, et qui a bien voulu relever le défi de faire de vous une équipe soudée et dynamique en trois jours". Nous ça nous a fait rigoler, parce que, comme on est déjà pas mal soudés et qu'en tout cas on est drôlement dynamiques, on a compris que c'était une blague. Il nous a aussi dit qu'il comptait sur nous pour déconnecter du quotidien et éteindre nos portables, pour penser en dehors de la boîte, pour oser et pour être sincères. Ensuite il nous a dit que demain s'annonçait difficile, qu'il y allait avoir une montagne à gravir, avec des pics et des crevasses terribles, mais que ce séminaire allait créer une corde symbolique entre nous, et qu'à la fin on arriverait tous en haut ensemble. Il parle bien notre chef. Là, son téléphone a sonné, il l'a mis à son oreille, et il est sorti avec des grands pas et des tas de rides sur son front.

"Bon, a dit Gladys, je propose que pour ne pas perdre de temps, on attaque tout de suite le premier atelier". Nous on était pour. On a fait des équipes de trois, sauf Agnan qui était tout seul dans son équipe parce que c'est l'adjoint du chef et que nous on l'aime pas trop. Gladys nous a distribué des spaghetti crus, du scotch, de la ficelle et des mashmallows. Il fallait qu'on construise la tour la plus haute avec tout ça en vingt minutes, et on s'est tous remis à parler en même temps et à se disputer sur la meilleure façon de faire la tour, sauf Agnan qui a sorti son cahier et sa calculatrice -il est fou Agnan- et l'équipe d'Alceste qui demandait à Gladys d'autres mashmallows parcequ'ils avaient fini les leurs.

Notre tour n'était pas mal, mais celle de l'équipe de Rufus était plus haute, et il ne restait plus beaucoup de temps. Eudes nous a dit avec un air mystérieux: "il y a d'autres moyens de gagner une course, buddies" et il est allé donner un coup de pied dans la table de l'équipe de Rufus, pendant que Geoffroy criait qu'il voulait un délai industriel et que Clotaire qui venait d'arriver demandait à Gladys à quoi on jouait, exactement. Quelqu'un a lancé le rouleau de scotch vers une tour, et Agnan s'est relevé pile pour l'arrêter avec la tête. "Nicolas, mes lunettes !" il a crié. On rigolait bien. La dynamique de groupe, ça fait un drôle de bruit.

Mais pour le coup de la montagne, je crois qu'il va falloir qu'on se débrouille sans guide : quand le chef est revenu dans la salle, Gladys, elle, était déjà partie.

mercredi 12 février 2014

La directive sans fin

"Le nombre de nos projets a encore augmenté. Ça ne peut plus durer."

Sous les boiseries de la salle du conseil le silence s'installe assez longtemps pour que les économiseurs d'écran se mettent en route, chacun ayant conscience que continuer de traiter ses mails à un moment pareil serait suicidaire. Blême et fatigué, le Président enchaîne : "visiblement ma directive de recentrage des moyens sur les sujets prioritaires n'a pas été entendue. J'en prends acte et je change de braquet : je veux que plus un seul nouveau projet ne soit démarré. Jean-Jérôme, vous me mettez ça en musique je vous prie. Moi, j'ai rendez-vous avec les actionnaires."

Les portes capitonnées à peine refermées, la machine bien huilée se met en branle. Jean-Jérôme dicte la note de service :"A compter de ce jour, aucun nouveau projet ne pourra être créé..."
- sauf s'il a déjà obtenu le pré-jalon stratégique, l'interrompt le directeur de la stratégie
- sauf s'il... heu je ne suis pas sûr que ce soit l'esprit de ce qu'a dit Charles...
- l'esprit du truc il est très clair : moi je débourse plus un rond sur des projets qui sont pas déjà créés, avertit le directeur financier
- de toutes façons, techniquement, si le pré-jalon est passé, le projet est créé, lâche désabusé le directeur des opérations
- on va quand même pas rentrer dans les détails techniques ? s'inquiète la directrice marketing
- je rappelle que notre première valeur c'est Efficacité, sermonne le directeur de la communication
- bon, soupire Jean-Jérôme, je propose : à partir de ce jour aucun pré-jalon stratégique ne pourra être passé. Je vous libère, c'est Anabelle de la cellule processus qui va détailler la mise en oeuvre"

La cellule processus, de son vrai nom "cellule inter-direction des exigences, des processus, de la qualité et de la simplification des méthodes", entre en ébullition. Anabelle, incarnation de la rigueur, distribue les consignes à ses collègues : "Pour une fois, c'est très simple. On bloque tous les passages de pré-jalon S.
- c'est en représailles contre la direction Stratégie ? s'enquiert le représentant de la dite direction
- ben après la bourde du salon Innovpatro ce serait justice, ricane le gars d'Ingénierie & Etudes
- je te signale que notre troisième valeur c'est Audace, rétorque l'offensé
- et moi que la cinquième c'est Prudence, tempère le délégué Exploitation & Supervision
- de toutes façons, j'avais pas voté pour Audace, maugrée l'Innovation Senior Champion
- ce n'est pas le sujet, coupe Annabelle, on est là pour implémenter la décision, point à la ligne. Gaston-Denis, tu fais la DAF(1) ?
- pas de problème.
- Michèle, vos gars peuvent mettre en oeuvre ça dans SPOUF(2) quand ?
- c'est pas à toi que je vais rappeler le process : tu auras l'ADAF(3) sous 48 heures
- et comme c'est une demande simple, l'ABRACAD(4) devrait suivre sous huitaine, risque son collègue de Développements Agiles & Néanmoins Rigoureux
- super, on se rate pas les enfants, c'est un ordre direct de dieu le père !
- alors évidemment, conclut un ancien, si c'est politique..."

Avec la vélocité du guépard, l'énorme organisation répercute implacablement la volonté de son guide, et chaque tâche soigneusement découpée et planifiée apporte sa pierre à l'édifice de sa vision souveraine. Ainsi Barnabé, du Soutien Utilisateurs SPOUF, y contribue modestement mais en faisant preuve de Respect et d'Initiative(5) : "Barnabé à votre écoute, que puis-je faire pour vous être agréable ?
- Salut Barn, c'est Roger. Dis, depuis la mise à jour de SPOUF hier, j'arrive plus à soumettre mes projets en pré-jalon S...
- Oui oui oui, c'est normal, on nous a fait désactiver la colonne.
- Du coup, je fais comment ? Ça bloque tout votre truc là !
- Je sais, ils ont pas dû penser aux conséquences. Il paraît que c'est politique. Bon, je suis pas censé te dire ça, mais tu peux désactiver le contrôle des champs en faisant Maj-Alt-K
- Attends... ça marche, génial !
- Si tu pouvais me mettre 10/10 sur l'enquête satisfaction support par contre, ça m'arrangerait, il faut qu'on fasse +5% ce semestre...
- Pas de problème, merci vieux frère !"

Et c'est ainsi, que par la magie du mélange de discipline et de capacité d'adaptation des salariés, le mois suivant, sous les mêmes lambris, le Président, blême et fatigué, amorce la séance par un laconique : "Ça ne peut plus durer".



(1) Demande A Faire
(2) Système Projet Orienté Unification des Flux 
(3) Accusé de Demande A Faire
(4) alors là, franchement, je vois pas. Il aura sans doute voulu dire BARACAD
(5) respectivement les septième et douzième valeurs du "top ten values to win 2017 roadbook"




samedi 11 janvier 2014

Le sapin et le bambou

En ce temps, déjà loin, Nokia est le maître,
Et tous à ses messes se pressent de paraître.
Ses clercs impeccables y disent du mobile
L'avenir.

"Les clients sont d'abord en segments ventilés.
Puis les technologies, à nos standards puisées,
Iront alimenter nos colonnes de services,
Lesquelles croisant les premiers font matrice"

Leur logique implacable nous porte.
Nous voyons la grille se peupler de la sorte :
En chaque case une future nouveauté,
qui trouve ainsi sa raison d'exister.

De Samsung vient le tour.
La cérémonie est moins nette.
Le vendeur pressé extrait de sa mallette
Une procession de mobiles tous semblables
Pour en faire un éloge assez interminable.

"Mais celui-ci", coupe-t-on, "n'est-il pas le même
Que l'autre là -non- l'antépénultième ?"
A la peine, le marchand consulte ses bristols,
Il bredouille, il transpire - dans la salle on rigole.

L'un et l'autre pourtant font de belles affaires ;
un client de toute la gamme n'a que faire.

Survient un orage, les logicieux résonnent
D'un tonnerre nouveau : l'arrivée du smartphone.
Droit comme un I Nokia crée une colonne
En son monde ordonné.

Samsung, du chaos familier,
Ploie, essaye, mise sur tous les OS,
Copie, vole presque, épouse chaque promesse.

On sait ce qu'il advint.
Mais saura-t-on retenir,
Qu'en vue des cataclysmes, pour éviter le pire,
Il faut museler un peu sa culture d'ingénieur
Et laisser respirer son désordre intérieur ?



jeudi 2 janvier 2014

CV 3.0

Le temps des bonnes résolutions étant venu, que pourrait-on exiger de soi même qui ne soit ni trop convenu, ni difficile au point qu'un renoncement vienne alourdir le fardeau de nos culpabilité ? Ma modeste proposition : réécrire son CV sous un nouvel angle.

L'inspirateur de cette idée est Jurgen Apello, un blogueur recommandable que nous avons eu le plaisir d'accueillir et d'écouter il y a quelques semaines. Il développe plusieurs concepts autour de l'agilité et du management. Pour résumer, et j'espère sans dévoyer son propos, il y a le management 1.0 -moi y-en-a être le chef parce que c'est écrit sur la porte de mon bureau-, le management 2.0 -une équipe soudée faite de ma tête et de vos jambes- et l’avènement qu'il appelle de ses vœux du management 3.0 -je réalise soudain que chaque membre de l'équipe possède un fantastique cerveau, comment lui donner envie de s'en servir au mieux ?

Or, au travers des sollicitations reçues par le passé, je m'aperçois qu'un CV projette, à tort ou à raison, des propensions aux styles de management 1.0 ou 2.0. En 1.0, la compétence clef peut se résumer à : "je sors de la cuisse de Jupiter", tandis qu'en 2.0 c'est plutôt : "je sais m'approprier les réalisations de mes équipes". Illustrons un peu :

Catégorie 1.0:

- 1988 - Lycée Lakanal - C'est sûr que 25 ans après, ça change tout.
- Major de promotion - Et combien de bons points en CE2 ? Quand on commence, il faut tout dire !
- Adjoint au Directeur de Secteur - Adjoint Chef au Directeur aurait fait meilleure mesure.
- Responsable de 120 personnes - Même à l'écrit on entend responsâble, non ?
- Porteur d'un budget de 3M€ - Oui, savoir dépenser 3 millions est une compétence trop rare.

Catégorie 2.0:

- Leadership naturel - Et modestie bio.
- Mes réalisations : ventes +10%, 27 brevets, 700k€ d'économie - Les yeux bandés et de la main gauche.
- Réalisation 2011 : CA Kiosques 104M€ - Bien, surtout si on avait 5 ans quand le minitel a été lancé.
- Manager polyvalent - Donnez lui l'équipe de France de handball et il gagne le mondial de foot.

Et en catégorie 3.0 ? Je pense que ce qu'il faut mettre en avant, dans la transformation profonde qui affecte le travail et l'économie, c'est la capacité à apprendre continuellement. Donc ma suggestion -qui ne casse pas trois pattes à un canard, j'en conviens- consiste tout simplement à, pour chacune de ses expériences professionnelles, décrire ce qu'on y a appris, managérialement parlant. Par exemple :

- Appris à gérer un collaborateur misogyne et mythomane.
- Expérimenté les forces et faiblesses de la reconnaissance pécuniaire du mérite.
- Compris la mécanique de la gestion de crise et en quoi elle flatte l’ego du management.

Cela permet de valoriser les succès comme les échecs, tout en évitant la confusion entre soi-même et le collectif. Mais gardez quand-même l'ancienne version sous le coude, pour les employeurs que vous ne sentez pas mûrs. Et après-tout, si l'entretien démarre par "Et au fait, quel Lycée avez-vous fait ?", il sera toujours temps de vous enfuir en courant.

Je vous souhaite une excellente année 2014 !