lundi 10 mars 2014

Le séminaire du grand Nicolas


Moi c'est Nicolas, et quand j'était petit, j'aimais pas trop l'école, sauf les récrés avec les copains, mais le truc chouette c'était les colonies de vacances. Et bien aujourd'hui, au bureau, c'est un peu comme l'école, mais sans les récrés et sans les colonies.

C'est pour ça qu'on a été drôlement content, l'autre jour, quand le chef nous a dit : "j'ai décidé que pour redonner une nouvelle dynamique à l'équipe, il fallait prendre un peu de recul et nous mettre au vert. Le mois prochain, on fait un séminaire". Nous on a applaudi bien fort, on s'est tapé dans le dos et Rufus a même sifflé en mettant ses doigts dans sa bouche. Il a toujours été fort pour siffler, Rufus.

Le dimanche avant le séminaire, j'ai dit à Joachim "tiens, tu ne devineras jamais où je vais demain". Joachim, avant c'était un copain, mais maintenant c'est mon beau-frère et il est énervant. "Si, il a dit. En séminaire. Ça fait juste dix fois que tu le racontes". Et comme il est énervant, il a ajouté : "nous le notre il était à Djerba, et vous ?".

Le séminaire il n'était pas à Djerba, mais dans un château très chouette quand même, et il y avait une petite pancarte avec des lettres dorées pour indiquer le chemin. Dans la salle René Goscinny, le chef nous attendait avec une jolie dame qu'on ne connaissait pas. Le chef, il n'avait pas son costume, mais un polo blanc avec un pull posé sur les épaules et un grand sourire posé sur sa figure. Il y avait aussi un buffet avec une nappe, des thermos de café et des tas de toutes petites viennoiseries. On s'est tous servi, et Eudes est allé parler avec la jolie dame. Comme tous les collègues parlaient en même temps, je ne sais pas ce qu'il lui a dit, mais elle est devenue toute rouge avec un air pas tellement content. Alceste -un gros collègue qui mange tout le temps- trouvait que quand même, ils n'étaient pas bien gros ces croissants, tout en mettant deux à la fois dans sa bouche, et Geoffroy racontait que le château lui rappelait sa maison de campagne, mais je crois qu'il exagère pour nous épater.

Et puis le chef a tapé sur sa tasse comme sur une cloche avec sa petite cuillère, et on s'est tous assis. "Je vous présente Gladys, il a dit, qui est coach diplômée d'HEC, et qui a bien voulu relever le défi de faire de vous une équipe soudée et dynamique en trois jours". Nous ça nous a fait rigoler, parce que, comme on est déjà pas mal soudés et qu'en tout cas on est drôlement dynamiques, on a compris que c'était une blague. Il nous a aussi dit qu'il comptait sur nous pour déconnecter du quotidien et éteindre nos portables, pour penser en dehors de la boîte, pour oser et pour être sincères. Ensuite il nous a dit que demain s'annonçait difficile, qu'il y allait avoir une montagne à gravir, avec des pics et des crevasses terribles, mais que ce séminaire allait créer une corde symbolique entre nous, et qu'à la fin on arriverait tous en haut ensemble. Il parle bien notre chef. Là, son téléphone a sonné, il l'a mis à son oreille, et il est sorti avec des grands pas et des tas de rides sur son front.

"Bon, a dit Gladys, je propose que pour ne pas perdre de temps, on attaque tout de suite le premier atelier". Nous on était pour. On a fait des équipes de trois, sauf Agnan qui était tout seul dans son équipe parce que c'est l'adjoint du chef et que nous on l'aime pas trop. Gladys nous a distribué des spaghetti crus, du scotch, de la ficelle et des mashmallows. Il fallait qu'on construise la tour la plus haute avec tout ça en vingt minutes, et on s'est tous remis à parler en même temps et à se disputer sur la meilleure façon de faire la tour, sauf Agnan qui a sorti son cahier et sa calculatrice -il est fou Agnan- et l'équipe d'Alceste qui demandait à Gladys d'autres mashmallows parcequ'ils avaient fini les leurs.

Notre tour n'était pas mal, mais celle de l'équipe de Rufus était plus haute, et il ne restait plus beaucoup de temps. Eudes nous a dit avec un air mystérieux: "il y a d'autres moyens de gagner une course, buddies" et il est allé donner un coup de pied dans la table de l'équipe de Rufus, pendant que Geoffroy criait qu'il voulait un délai industriel et que Clotaire qui venait d'arriver demandait à Gladys à quoi on jouait, exactement. Quelqu'un a lancé le rouleau de scotch vers une tour, et Agnan s'est relevé pile pour l'arrêter avec la tête. "Nicolas, mes lunettes !" il a crié. On rigolait bien. La dynamique de groupe, ça fait un drôle de bruit.

Mais pour le coup de la montagne, je crois qu'il va falloir qu'on se débrouille sans guide : quand le chef est revenu dans la salle, Gladys, elle, était déjà partie.