samedi 14 juin 2014

De l'horrible danger de la motivation

A Paris, le 13 juin 2014


De : Monsieur F.M. Arouet, Directeur du Pilotage Ordonné

A : Monsieur le Haut Modérateur en Chef de la dite compagnie Youtube

Objet : retrait de la vidéo accessible ci-dedans




Excellence,

Par les très saints pouvoirs que nous confèrent l'Hadopi, le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel et l'Ecole Nationale d'Administration, je vous conjure de mettre fin à la diffusion par truchement d'Internet de cette animation parlée, détail aggravant, dans la langue de l'apostat Henri VIII.

Il suffit je pense, pour justifier de ma requête, de savoir que cette perverse diatribe qui a sans doute échappée à la vigilance pourtant renommée de votre maison, fait l'apologie de la motivation des salariés en entreprise. Pis, elle en démonte les rouages, dévoilant les leviers qui nous permettent d'ordinaire d'en tenir nos ouailles écartées tout en explicitant ceux qui au contraire la font croître inexorablement. Or, si vous savez l'ardeur que les gens de ma sorte mettent à contenir au plus bas la fâcheuse manie, vous en ignorez peut-être les raisons. En voici cinq dont vous jugerez la pertinence, et qui vous éclaireront sur la gravité de la chose.

1) La motivation est une source de plaisir au travail, et il n'y a pas loin du plaisir à la joie, puis de la joie au rire. Imagine-t-on le rire se propager dans nos établissements ? Il est de notoriété qu'un rire clair et franc peut faire se lézarder des pans entiers d'austérité. Quelle peine nous aurions de voir terni le lent travail de nos pères, et quel terrible coup à notre respectabilité cela serait. 

2) La motivation est contagieuse, plusieurs médecins patentés l'ont rapporté. Un inepte ordinaire, mis en présence d'un enthousiaste contaminé, se met lui aussi à vouloir donner du sens à son activité, à s'assurer qu'il est utile à quelqu'un, voire même à rendre service sans qu'on lui ait expressément demandé. Il est alors trop tard, les symptômes sont déclarés, il se met à faire preuve d'initiative, en dehors de toute planification, avec les désordres inouïs qu'on imagine sans peine en être la conséquence.

3) La motivation, en un cercle vicieux parfait, entretient et est entretenue par la volonté de développer ses compétences.Or la croissance de l'éducation initiale de la plèbe, cette autre peste de notre temps, est déjà bien assez inquiétante pour qu'on n'y ajoute pas une épouvantable mécanique de formation perpétuelle des individus. Ils pourraient s'en aller apprendre des choses dont nous n'avons pas idée, et vous verriez qu'à force de s'élever, ils se mettraient à nous regarder de haut.

4) La motivation a, et c'est sans doute son aspect le plus effrayant, un effet incontesté, direct, majeur sur la productivité. En quantité, mais surtout en qualité, les fruits du labeur de ces bougres grimpent au firmament. Or vous comprenez que, si cela venait à se savoir, les financiers de la place nous préféreraient une poignée de ces drôles, et nous perdrions tout : nos dociles cohortes, nos budgets, notre rang.

5) Ce n'est pas tout à fait assez encore. En plus de flétrir notre sérieux, en plus, de corrompre nos gens, en plus de laisser le savoir se répandre et se vider nos coffres, la motivation, suprême infamie, finit par convaincre qu'on peut rendre le monde meilleur. Meilleur, convenez de l'énormité. Comme si nos comités, nos méthodes et notre bonne administration ne nous garantissaient pas déjà que nous vivions dans le meilleur des mondes possibles. 

A ces causes considérables, Excellence, votre sagesse saura se rendre. Je joins toutefois, gage de moralité, une lettre du célèbre philosophe de la faculté, le professeur Pangloss.

Veuillez recevoir, Excellence, mes plus respectueuses et ampoulées salutations,

François-Marie