vendredi 17 octobre 2014

Un peu de sérieux

Nous sommes une entreprise sérieuse. 

Nous ne laissons pas de place à l'à peu près ou à l'improvisation. L'improvisation, c'est très bien, mais pour les comiques. Or nous ne sommes pas des rigolos, nous. Nous mettons donc beaucoup d'application à prédire à deux chiffres après la virgule. Nous passons donc beaucoup de temps à planifier à six, douze ou trente six mois.

C'est un travail très compliqué. Il nous faut nous réunir souvent et longtemps. Pour nous mettre d'accord entre nous, déjà, parce que par exemple mes pairs ne réalisent pas que les besoins de mon service sont objectivement supérieurs aux leurs. Pour décliner nos prévisions, ensuite, vers tous ces gens qui attendent avec ferveur l'advenue d'un nouveau budget ou d'un nouveau planning et à qui il faut faire des présentations en couleur, pour la convivialité. Et enfin et surtout pour contrôler que les choses se passent comme prévues.

Les choses ne se passent pas comme prévu. Nous pensons qu'il y a deux raisons à cela. La première, ce sont les gens. C'est que, malgré le soin apporté aux présentations, ils ne sont pas attentifs. Ils sont ingrats et brouillons, et au lieu de suivre les chemins rectilignes que nous avons tracé avec amour, ils baguenaudent. La seconde, c'est la réalité. Elle n'a aucune discipline. L'idéal serait que l'on puisse gérer le salaire ou la part variable de la réalité, afin de la faire rentrer dans le rang. C'est l'un de nos axes de recherche. 

Car nous aimons beaucoup les axes, y compris pour la recherche. L'autre jour, nous avons travaillé à en définir de nouveaux. A soixante mois. Nous pensons qu'une nouveauté raisonnable a sa place parmi nous. L'un des axes d'étude proposés portait sur l'accélération des ruptures techniques et commerciales causées par l'internet."C'est stupéfiant, s'est emballé l'orateur, de voir surgir en quelques mois de nouveaux acteurs qui mettent à mal les équilibres du marché et qui semblent régis par une sélection darwinienne rendant caduque toute planification".

Ces derniers mots ont sonné comme un pet dans un mariage. Un silence désagréable a suivi. Nous avons regardé nos tableurs pour ne pas contempler l'abîme qui s'ouvrait sous nos pieds. L'espace d'une seconde, nous avons entrevu un monde dans lequel nous ne servirions à rien. Se rendant enfin compte de la gêne qu'il avait causé, l'impertinent a toussé, puis il a conclu en se rattrapant comme il pouvait : "mais je pense qu'avec un bon modèle stochastique on devrait pouvoir anticiper tout ça, bien entendu". 

Nous avons créé une ligne de programmation budgétaire pour le modèle stochastique, et tout est rentré dans l'ordre. un peu de sérieux ne nuit pas, n'est-ce pas ?