jeudi 20 novembre 2014

Alerte sanitaire

Les épidémies, implacables loteries qui déversent leur cortège de souffrance sur ce bas monde, nous font peur, parfois au delà du raisonnable. Cependant une part de nous, ce petit démon irréductiblement optimiste, susurre toujours à notre oreille que cela n'arrivera pas jusqu'à nous, que les autorités compétentes prendront les mesures qui s'imposent, et que l'on restera simple spectateur, certes horrifié mais indemne, de toutes les misères de cette vallée de larmes.

Et bien non, on l'a attrapé. 

Pas la mortelle fièvre hémorragique, dieu merci non, mais le mortellement déprimant Syndrome de l'Acceptation Irréfléchie, ou MAS dans la version originale de son découvreur, le professeur David Grady, qui nous en dit tout ici. Cette affectation mondiale, qui sévit dans la plupart des grandes organisations, se dissémine par le biais d'un cycle qui n'est pas sans rappeler celui de la douve du mouton.

Dans un premier temps un salarié infecté crée, sans même s'en rendre compte, une réunion dans son agenda. Puis le germe est véhiculé par voie d'invitation Outlook. C'est d'ailleurs, notons-le en passant, ce vecteur électronique qui a permis l'essor prodigieux du virus hors de ses réservoirs ancestraux que sont les profondes jungles bureaucratiques des administrations reculées. 

Une fois l'invitation ouverte par le destinataire, la maladie s'attaque de façon ciblée au système nerveux central et déclenche -merveille de l'adaptation parasitaire darwinienne- une contraction involontaire de l'index. C'est le symptôme qu'en jargon technique on appelle le "clic gauche machinal". La réunion ainsi acceptée, l'hôte se sent moralement tenu de s'y rendre. 

A la condition -vraisemblable- que celle ci soit suffisamment longue et improductive, le patient passe, sous l'effet du mimétisme comportemental, au stade deux de la maladie, qui va l'amener à créer à son tour de nouvelles réunions. Et hop, la boucle est aussi bouclée que le sus-dit mouton.

En phase terminale, les réunions créées ciblent des dizaines de participants, durent une, deux, parfois trois heures, ne décrivent pas clairement les résultats attendus, voire sont récurrentes. A ce stade, on observe découragement, désengagement, vertiges et nausées. Ces effets rentrent dans le champs de ce que l'on appelle les "risques psycho-sociaux", et ça, une fois n'est pas coutume, c'est pas des conneries.

Il n'y a pas de traitement curatif connu, mais prophylaxie et rééducation permettent de contenir la maladie ou de vivre avec elle. Quelques petites prescriptions : 

A la réception d'une invitation :
- par défaut, refuser une réunion qui compte plus de 7* participants,
- prédéfinir des créneaux JAUT (J'ai Aussi Un Travail) sur au moins deux tiers de la semaine, et, le plus dur, s'y tenir (éviter les tentations, ne passez pas devant la salle B14, et en cas d'envie soudaine croquez une pomme) 
- utiliser l'option "peut-être", qui permet de se reprendre ou à défaut de se faire désirer,

A l'émission d'une invitation :
- par politesse, éviter de mettre des invités en "obligatoire", ou au pire se limiter à 3 en plus de soi, 
- puis supprimer tous les invités non obligatoires ; s'il ne reste plus personne, bravo, vous marquez 3 points,
- ne pas utiliser le menu déroulant pour choisir la durée de la réunion que l'on crée, mais entrer une durée à la main, comme par exemple 13 minutes : c'est rigolo, intriguant, cela incite à la ponctualité autant qu'à l'efficacité et surtout c'est COURT.

Voilà. Une bière par jour, livres et sourires à volonté, et on se revoit dans six mois pour faire un petit bilan. C'est vingt-trois euros, merci.

(*) le nombre 7 est magique, au moins autant que tous les autres