jeudi 31 décembre 2015

Le confort du silo


La métaphore agricole du silo, pour décrire les organisations hiérarchiques, fait référence à la verticalité comme à l'étanchéité des hauts cylindres réceptacles du grain et parfois de l'ivraie de nos campagnes. 

A une architecture austère et strictement utilitariste que seul un rebelle compulsif qualifierait de belle, s'ajoute l'intuition mécaniste que la graine du fond supporte la pression de toutes celles qui sont au dessus, si bien que cette image est connotée négativement. C'est à dessein donc qu'elle est utilisée pour se muer en une injonction doublée d'un disgracieux néologisme : il nous faut désiloter.

Que les frontières étroites de nos rigides départements soient un obstacle à l'amélioration de notre efficacité collective, nul coach, nul conseiller en organisation d'aujourd'hui ne dira le contraire. Pourquoi est-ce pourtant si difficile à faire ? Certes le taux de testostérone managérial et les penchants territoriaux qui en découlent peuvent expliquer une part de la résistance, mais cela serait paresseux de notre part de nous arrêter là. Bien entendu les habitudes ont la vie dure, et il est difficile de repenser ce qu'on a toujours connu, mais là aussi l'explication est un peu courte.

L'inavouable raison de la résistance des silos, celle qui manque pour que notre compréhension soit complète, c'est qu'ils sont confortables pour leurs occupants. N'être responsable que d'une phase d'un processus, que d'une dimension d'un problème, que d'une expertise parmi d'autres permet de gérer les tensions beaucoup plus efficacement, et surtout n'exige pas que nous nous exposions à la principale cause de stress en entreprise : la coopération*. 

Comme le mot coopération est, lui, connoté positivement, personne n'admettra publiquement tenter de s'y soustraire, mais c'est pourtant ce que nous faisons tous tout le temps.

"Nous, on avait fait une étude nickel, mais en production ils font ce qu'ils veulent"
"On a fait le handover, après, je ne sais pas ce qu'ils ont fait"
"On l'avait écrit noir sur blanc, mais tu sais ce que c'est, c'est le marketing"
"C'est le groupe, ils font des voyages et après ils nous donnent des leçons, mais ils ne se rendent pas compte"

Les silos nous permettent de rester entre soi, ce qui est quand même beaucoup plus réconfortant que d'avoir à se confronter -autrement que par mail ou workflow interposé- avec les autres, ceux qui ne pensent pas comme nous. 

Le problème c'est que ce confort est dispendieux, car, pour minimiser toujours les obligations de coopération, il nous amène à exiger des ressources redondantes pour chaque silo. Vous connaissez aussi ce syndrome : chaque entité tente de maximiser son budget année après année. Plus de blé pour plus d'indépendance, en quelque sorte. Hélas la concurrence menace.

En bref, être conscient du confort du silo, loin d'apporter de l'eau au moulin de ceux qui pensent que ceux d'en face ne sont pas de la même farine qu'eux, permet au contraire de comprendre que pour se sortir du pétrin et ne pas faire un four, il faut accepter de partager le pain ensemble.

Oui je cède au jeu de mot facile. C'est la fin de l'année -bonne année 2016 !-, je fais ce que je veux.

Épi c'est tout.

(*) En fait il y en a une autre, qu'on appelle "le client" comme nous le rappelle François Dupuy qu'on gagne à lire ici ou écouter .

lundi 30 novembre 2015

Patenté



DEMANDE DE BREVET D'INVENTION

Date du dépôt : 29/11/2015

Demandeur : Yves Christol


Dispositif de mesure individuel, portatif et autonome générateur d'alerte en cas d'autosuffisance de son porteur

La présente invention se rapporte au domaine technique général des instruments de mesure individuels, et en particulier aux instruments électroniques permettant l'amélioration de la qualité de vie en environnement professionnel.

La présente invention concerne plus précisément un instrument de type objet connecté, destiné à être porté à même le corps de l'utilisateur et constitué d'un ensemble de capteurs, batteries, composants électroniques et dispositifs de radio fréquence.

L'invention couvre également le procédé permettant de mettre en relation les différentes mesures remontées par les capteurs, d'en estimer la cohérence puis de les comparer à un seuil réglable déterminant s'il y a lieu ou non de déclencher l'alerte.

1) centrale active, sur laquelle s'appairent les capteurs, comprenant un vibreur ou autre témoin d'alerte, comme par exemple un klaxon ou une cloche

2) ceinture élastique ou autre dispositif d'attache

3) sangle capteur frontal, par exemple en polyuréthane transparent pour la discrétion

4) capteur de tension piezo-électrique, accouplé à un module bluetooth

5) capteurs de pieds, similaires au capteur frontal

Principe : il est de notoriété qu'un ego disproportionné chez un chef empoisonne le fonctionnement et l'épanouissement du groupe. Le manager équipé de l'invention est ainsi prévenu de toute dérive nuisible : lorsque simultanément il prend le melon et qu'il a les chevilles qui enflent, elle le rappelle utilement à un peu d'humilité.

dimanche 25 octobre 2015

Le manager imaginaire

AGRONTE : Le manager
MARTINE : L'assistante
BELET : Le cocher










Scene 1

AGRONTE, MARTINE

Agronte s'assied derrière son bureau, il arrange ses papiers, puis les réarrange autrement. Il se redresse et prend la pause.

AGRONTE : Suis-je bien ainsi ?
MARTINE : Ma foi non, vous voilà tout raide. Vous êtes encore coincé du dos. 
AGRONTE : Il s'agit bien de cela. Ne me trouve tu pas majestueux ainsi ? Il se tourne un peu. Ou comme ceci ? 
MARTINE : C'est cet air froid qui vous coule de la fenêtre. Vous devriez recevoir dans le petit siège de madame, près de la cheminée.
AGRONTE : Tais-toi donc. Je te parle d'inspirer le respect et la crainte, et tu me voudrais faire ressembler à une vieille décrépite. On se doit, dans les responsabilités où l'on est, de marquer la distance qui nous sépare de nos subordonnés pour les bien conduire. Mais tu n'entends rien à ces choses, et j'ai été sot de te demander ton avis. 
MARTINE : Monsieur dit vrai, de ces surbordonneries je n'ai point l'intelligence. Mais je sais assez l'effet de l'air glacé quand il tombe sur les reins.
AGRONTE : Et bien pour que ton ignorance me serve au moins de quelque chose, tu te posteras là, sur le côté, en gardant cet air. Non, pas cet air là, effrontée ! Voilà qui est mieux. Fais le entrer.

Scene 2

AGRONTE, MARTINE, BELET

BELET : Monsieur ?
AGRONTE : l'air ailleurs, le regard perdu vers l'horizon
BELET : s'approchant : Monsieur ?
AGRONTE : Ah, mon bon Belet, tu es là. Mes affaires m'accaparent l'esprit tout entier, et je ne t'avais point vu.
BELET : Monsieur veut que je prépare l'attelage ?
AGRONTE : Non. Je t'ai fait quérir pour une autre sorte de conversation. J'ai décidé que je consignerai deux fois l'an, avec chacun de mes gens, les objectifs qu'ils devront atteindre dans la saison. Tous les gentilshommes avisés de la cour font de même, ce ne peut être sans raison. C'est aujourd'hui ton tour.
BELET : Ai-je déplu à Monsieur ?
AGRONTE : Non point. Tu es un fort bon cocher, et tu n'as donc rien à craindre de cet exercice. Il se peut même que tu en tires profit. Car si tu fais tout ce que nous noterons ici, tu recevras jusqu'à six pistoles dans six mois, en plus de ta solde.
BELET : Vous me parlez de miel et me voici hors d'inquiétude. Que dois-je faire ?
AGRONTE : Ecouter et répondre.
BELET : Cela semble à ma portée.
AGRONTE : Ce papier que tu vois sera le tien, il t'instruira de tout. Je commence. Ecrivant : en haut, la date. Ton nom ?
BELET : Belet.
AGRONTE : Belet. Ton métier ?
BELET : Cocher. A Martine : Le jour qu'il est, mon nom et mon métier, je me sens déjà bien instruit.
AGRONTE : Contente toi de répondre. Qu'est-ce qui est le plus important dans ta tâche ?
BELET : Les chevaux ?
AGRONTE : Je le note : les chevaux. Mesure : les chevaux sont en parfaite santé, pour trois pistoles à cent pour cent de l'objectif.
BELET : Ah ça, sans aucun pur-sang, je le garantis à Monsieur.
AGRONTE : Cent pour cent, ai-je dit, lourdaud. Cela veut dire que tous les chevaux doivent être sains et vaillants, sans exception.
BELET : Mais Monsieur n'en possède que deux, et Grisette souffre de ce genre de boitement qui ne se guérit pas.
AGRONTE : Me voudrais-tu faire ton travail, coquin ? C'est bien assez du mien que de te dire le détail de ce qui doit être. Quelle autre chose vient après les chevaux, par ordre de conséquence ?
BELET : Ma foi, ce qui vient après les chevaux, d'ordinaire, c'est la voiture.
AGRONTE : La voiture, cela est vrai. Objectif second : le coche doit être en parfait état et immaculé à la fin de la période, pour deux pistoles.
BELET : Monsieur, dans six mois d'ici ce sera mars et les rues seront plus boueuses qu'un pot d'aisance, sauf votre respect.
AGRONTE : Encore ! N'ai-je point assez de tracas dans mes affaires supérieures ? Fais ton métier de cocher de la façon que je t'écris, et ne m'accable pas des détails.
BELET : Comme Monsieur voudra.
AGRONTE : Objectif troisième, pour une pistole. Celui-là vient de moi. L'équipage devra coûter, en bonne économie, un quart de moins que l'an passé. Tu vas protester encore ?
BELET : Écrasant une larme : non, Monsieur.
AGRONTE : Alors signe ici. A mon tour à présent. A la bonne heure. Sens-tu déjà l'emprise de la motivation te venir ? Six pistoles, heureux homme. Mais, tu pleures ? N'est-ce pas assez d'argent ?
BELET : Prenant le papier : Si Monsieur, mais je pleure un peu pour vous, et vos beaux habits crottés quand vous irez à pieds sous la pluie.
AGRONTE : Que dis tu ?
BELET : Je ne peux concevoir d'autre moyen de ne point salir la voiture que de ne la pas sortir quand il pleut.
AGRONTE : Se levant : Quoi !
BELET : Mais je pleure plus encore pour Grisette, car pour tenir les deux autres objectifs je vais la devoir conduire tantôt chez le boucher. Ainsi j'économiserai sur la moitié du picotin de l'hiver, et cent pour cent de l'autre cheval sera en bonne santé au printemps.
AGRONTE : Maraud ! Assassin ! Rends moi ce papier. Il se mettent à courir autour du bureau. Puis soudain Agronte se prend les reins. Aïe, mon dos !
MARTINE : Ce que je disais.
AGRONTE : Ah, faquin, ta traîtrise m'enfonce des poignards dans les reins. M'aideras tu ?
BELET : Voyons. Relisant : non, cela ne figure pas dans mes objectifs.
AGRONTE : Pendard. Se laissant couvrir d'un plaid et conduire par Martine dans le siège près du feu. Tu as tordu tout cela à ton avantage, et tu rends cette belle science du management inopérante par ta rouerie.
BELET : Ah, je le vois bien Monsieur, que cela vous cause de la peine, et j'en suis navré car je vous aime bien au fond. Voici le contrat que je vous propose en retour : pour trois pistoles de prime seulement, je m'engage à faire mon métier de la façon que me dictera mon bon sens et qui ne vous a jamais déplu jusqu'à ce jour.
MARTINE : Sans n'y rien connaître, il me semble que Monsieur peut économiser trois pistoles et un cheval en acceptant.
AGRONTE : Insolents que vous êtes. Que puis-je faire sinon dire oui ?
BELET : Jetant le papier dans le feu : et cochon qui s'en dédit.

FIN

dimanche 27 septembre 2015

Gâteaux gâteaux

Où te caches-tu, monstre hideux ? Dans quel odieux cloaque suintant as-tu pris refuge ? Dans quel bouge sinistre et puant célèbres-tu tes méfaits ? Faut-il que ton enfance ait-été épouvantable pour que tu ais accumulé tant de haine, ou qu'aucune de tes amours  adolescentes n'ait été payée de retour, ou les deux à la fois. Oui, décidément, tu dois être bien laid.

J'entends déjà la litanie des bien-pensants, ceux qui te trouveront des excuses. "Il n'a pas pensé à mal, il voulait bien faire". Ben voyons. Toi et moi savons que l'incompétence la plus crasse ne saurait expliquer l'étendue du désastre. Oh, je ne dis pas que tu sois un génie du mal, qui aurait tout anticipé, non. Tu dois être plutôt comme ces pyromanes dépassés par l'incendie qu'ils ont allumé. Tout comme eux, tu pourras plaider la médiocrité, mais tu ne nous convaincras pas que tu ignorais qu'il était mal de jouer avec les allumettes.

Ce d'autant plus que tu sors certainement d'une école prestigieuse. Et même s'il s'agit d'une école d'administration, tu dois avoir appris à compter, non ? Alors vas-y, prends un papier et un crayon, on va mesurer l'ampleur des dégâts. Quarante-cinq millions d'internautes en France, que multiplie trente-six connexions par mois, que multiplie deux sites visités par connexion, divisé par dix pour les dix pour cent de probabilité de voir ta diabolique invention, multiplié par douze mois, cela donne près de quatre milliards d'occasions par an de te maudire, toi, l'infâme prescripteur du funeste "bandeau cookie".

Cette petite barre qui s'affiche en haut des sites -je vous fait grâce du calcul du coût de développement de cette idiotie sur les dizaine de milliers de sites- a soit disant pour vocation d'alerter le quidam butinant que "ce site utilise des cookies". Ben oui, comme tous les sites, triple buse. "Ah mais au moins, il est informé, le quidam, il pourra pas venir se plaindre". Ben non, quadruple idiot, tu as juste développé chez lui le réflexe pavlovien de cliquer sur les bandeaux sans les lire. grâce à toi, il ne perd pas seulement du temps, il va se mettre à accepter n'importe quoi. Tu as marié le pire de la bureaucratie et du numérique, et en plus, quintuple andouille, tu dois être tout content de ta trouvaille.

Mais tu as commis une erreur : tu as sous-estimé la puissance d'internet.

Je t'ai retrouvé.

Je suis garé devant chez toi, j'attends la nuit. J'ai deux-cent paquets de douze, bien rangés dans le coffre. Je ne me suis pas foutu de toi, tu sais. Que de la marque, des double choco, avec des éclats de nougatine. Alors comme ça tu aimes les cookies, hein ? Et bien tu vas les manger tous, jusqu'au dernier...

PS: j'ai trouvé, depuis ce post, le bandeau cookie ci-après, qui nous rappelle avec sagesse que contre la bêtise bureaucratique, l'humour reste la meilleure arme...

dimanche 30 août 2015

Lève toi et marche

Si la révolution digitale(1) chamboule les organisations productives, c'est parce que les langages informatiques qui la sous-tendent sont par essence performatifs.

Comment ça, j'attaque trop dur ? Ah mais mes petits amis, c'est la rentrée, fini la farniente, il faut s'y remettre. Vous pensiez pas rester indéfiniment les pieds dans la piscine et un verre de rosé pamplemousse à la main, si ? Non ? Bon. Je reprends.

Si la révolution digitale chamboule les organisations productives -virgule- c'est parce que les langages informatiques qui la sous-tendent ... qui la sous-tendent... sont par essence performatifs... sont par essence... performatifs -point.

Développons. Les langages informatiques sont bien nommés : ils disposent comme les langages naturels d'une syntaxe -ô combien rigoureuse- d'un vocabulaire -extensible à l'envi- et d'une grammaire, et leur vocation est aussi de permettre l'articulation d'une pensée personnelle et intelligible pour les autres locuteurs -comprendre en ce cas les autres programmeurs.

Mais leur particularité est que leur intelligibilité s'étend aux ordinateurs. Un énoncé dans ces langues, pourvu qu'il soit correctement formé, est quasi-instantanément exécuté par les machines, lesquelles sont en prise avec le monde réel. Ainsi, si j'écrit que des mails doivent être envoyés à l'ensemble de mes contacts, ces mails sont envoyés, des réseaux s'activent, de l'électricité est consommée, des téléphones vont vibrer dans des poches, des personnes vont réagir. L'exprimer et le faire devient la même chose.

Le verbe performatif est l'un des fantasmes les plus profonds et anciens de l'humanité. Que la lumière soit. Le parchemin avec le nom de dieu qui anime le golem. Ce genre de choses. Internet des objets, allume la lampe. Robot, lève toi et marche. Vous voyez le topo. La prise directe de la pensée sur le monde.

Et le rapport avec les organisations productives ? C'est que la parole y est en général impérative ou descriptive. Descriptive, elle remonte vers le sommet l'image du monde. Impérative, elle descend et se multiplie par l'arborescence hiérarchique. Elle encourage à la distinction entre ceux qui pensent et ceux qui font. Mais même impérative, son effet sur le monde est au mieux indirect, sujet à l'interprétation et à l'adhésion des personnes qui la reçoive. Elle est moins efficace.

Aussi, dans les domaines de plus en plus nombreux qui sont connectés au réseau, savoir attirer et utiliser aux mieux ceux qui maîtrisent ces langages performatifs donne un avantage compétitif majeur. Et si ces penseurs-faiseurs ne rentrent pas dans le cadre de votre organisation, alors tordez votre cadre. Ou craignez la puissance des maîtres du golem.

A ce sujet, et s'il vous est toujours loisible de lire un peu, je vous recommande le livre L'âge de faire, de Michel Lallement, au seuil. Une étude in vivo de ces drôles de zozos qui inventent de nouvelles façons de travailler dans les temples de la bidouille que sont les hackerspaces.

Bonne rentrée.

Golem image ©2009-2015 RachelCurtis
(1) un tweet récent rappelle qu'il ne faut pas confondre révolution digitale et se tourner les pouces...

vendredi 31 juillet 2015

Cet artiste Wally

Science, je t'aime. Et tu n'es pas avare de tendresse en retour, bougresse, toi qui sait tout à la fois cajoler et surprendre, rassurer et ébahir. J'ai reçu de toi mille preuves d'affection, et cette étude n'en est que le plus récent gage. 

Ainsi les auteurs, issus -excusez du peu- de la Columbia University, d'Harvard et de l'INSEAD, après un travail que l'on imagine tout à la fois minutieux et fendard, arrivent à la conclusion que le sarcasme, aussi bien chez l'émetteur que chez le récepteur, augmente la créativité. Ce résultat doit certes plus surprendre chez les anglo-saxons biberonnés à la pensée positive que dans la patrie de Voltaire, mais il n'est pas interdit de se réjouir que notre intuition narquoise trouve renfort auprès des plus prestigieuses fabriques de savoir de l'ancien comme du plus si nouveau monde.

Evidemment, l'étude rappelle aussi que cela ne vaut qu'entre complices partageant un respect mutuel et une connivence permettant de s'assurer que le double-sens sera décodé et pris par l'autre parti pour une incitation à sourire et à prendre du recul. Cela semble confirmer le postulat de Desproges selon lequel on peut rire de tout à condition de choisir la bonne compagnie ; vous risquez sinon que votre innocent appel à la créativité accroisse l'hostilité de l'autre, et que votre subtile façon de faire valoir votre point n'aboutisse qu'à recevoir le sien sur le nez. 

Il se trouve par ailleurs qu'un artiste étasunien illustre brillamment et depuis des années cette découverte. Scott Adams, l'auteur de Dilbert, secoue avec une énergie inépuisable les incongruités de l'entreprise et du management traditionnels, en alliant sarcasme et créativité chaque jour ou presque. Il serait donc faux de croire qu'il encourage ses lecteurs à la résignation et à l'atonie. Tout au contraire, le fait qu'il dépeigne avec ironie un monde absurde et apparemment sans issue, comme Kafka l'avait fait avant lui, est -c'est désormais prouvé rappelez vous-en- une invite à la recherche de nouvelles réponses.

Un témoignage de cette vertu m'a été donné par un collègue lui aussi fan de Dilbert : "Je le lis toujours avec l'appréhension de me reconnaître dans le boss de Dilbert, et chaque fois que j'ai le sentiment de trop m'en approcher, je fais un effort pour changer", me dit-il. Pour ma part j'avais honte d'avouer être entiché du nihiliste Wally, mais me voilà déculpabilisé et ragaillardi : sachez que je ne ricane pas, messieurs dames, je crée !



dimanche 28 juin 2015

Métaphore électronique


Et bien tu vois, le papa, il plante une petite graine dans le ventre de la maman, et le bébé il pousse à l'intérieur, comme les lentilles que tu avais posé sur du coton mouillé, tu te rappelles ?

Il faut toujours adapter ses métaphores à l'audience. Prenez des managers ingénieurs, par exemple. Comment leur dire qu'il ne sont pas nécessairement d'une grande aide à leurs équipes en répétant plus fort ce que leur collaborateurs pensent, mais qu'il doivent plutôt permettre aux tensions négatives de devenir une source de transformation ?

Et bien tu vois, le chef d'aujourd'hui, il ne doit plus se comporter comme un ampli-op, mais comme un pont de diodes, comme ceux de ton TP de deuxième année, tu te rappelles ?

Dans un monde connecté, la transmission du signal n'est plus un enjeu : laissez parler tout le monde avec tout le monde directement, vous n'avez pas de valeur ajoutée à être en amplification : au mieux vous détériorez le rapport signal sur bruit.

Si vous savez, par contre, prendre le contre-pied du signal, non pas afin de contrarier mais au contraire pour faire croître le libre arbitre et l'autonomie de votre équipe, vous aurez une petite chance d'être utile. Bien sûr, le manager ampli-op peut être aimé, mais il serait fou de se croire indispensable pour autant.

Le dernier numéro de pour la science propose une métaphore magnifique, qui compare l'explosion évolutionniste du cambrien, peut-être causée par la clarification des océans et le développement de la vision et des multiples stratégies afférentes, et la diversification des organisations humaines sous l'effet de la transparence des informations et de l'immédiateté des échanges permises par internet.

Pour tout scientifique qui s'intéresse aux organisations humaines, c'est une très belle image.


samedi 30 mai 2015

Publi-reportage

Avertissement : ce contenu éditorial a été coécrit avec notre sponsor, il comporte donc un caractère publicitaire.


Comme le rappe si bien MC John-Edward, du 9-2,

Chef d'entreprise, face à la crise, pas de méprise ou c'est le crash. 
Vos concurrents montrant les dents, c'est évident, il faut du cash.

Seulement si son flow à lui est inimitable, votre cash-flow à vous fait grise mine et la trésorerie fond comme neige au soleil.

Pourtant, vous avez déjà épuisé toutes les recettes connues : les collaborateurs sont dégraissés, toutes les fonctions support sont essorées, tout ce qui n'est pas core-business est sous-traité, toute la production est off-shorée.

Que faire ? Exercer vos stock-options pendant qu'il en est encore temps et filer ? Tenter une fusion-absorption et céder votre fauteuil contre une indemnité honorable ? Ne renoncez pas trop vite, nous pouvons vous aider. Il reste en effet un gisement d'économie auquel on ne pense pas toujours : le haut-management.

RentABoss International a plus de 5 ans d'expérience en location de directeurs et de vice-présidents de très haut niveau, à travers le monde entier. Grace aux meilleures technologies digitales, nos managers généralistes expérimentés peuvent remplacer les vôtres, à distance, depuis des latitudes plus favorables en termes salariaux et fiscaux.

Et surtout, grâce à notre large pool de ressources, tous garantis avec MBA et vaccins à jour, vous ne payez que ce que vous utilisez ! Vous êtes tenté mais vous hésitez ? Nos prix incroyables vont finir de vous convaincre.Jugez plutôt :

Directeurs premier choix, tout modèle de la gamme, depuis le sport-dynamique jusqu'au sage-grisonnant accessible à un tarif horaire unique et tout compris imbattable de 69€.

Quel que soit le moment, quel que soit le sujet, ils feront preuve d'écoute, de fermeté, ou même d'humour si cela est compatible avec vos valeurs.

Et ce n'est pas tout : en souscrivant un forfait de 100 heures, nous offrons la confection des cravates aux couleurs de votre société !

Autre exemple, notre solution intégrée de comité-exécutif à la demande. Parfaitement équipé en mobilier haut-de-gamme (table en bois massif vernie, assises en cuir véritable), notre comité fonctionne avec plusieurs équipes de 12 directeurs et
directrices* exécutifs multilingues se relayant, et est donc disponible en 24/7. Vous ne pensiez pas pouvoir vous offrir un tel niveau de management ? Et pourtant il ne coûte que 1499€ de l'heure !

Et pour ce qui est de l'efficacité, effaçons nous devant nos meilleurs avocats. Ainsi, Robert H, fraiseur-ajusteur chez Bricodur, société cliente de RentABoss International depuis 2011, nous déclare :

Ben franchement, ça nous a pas trop changé nous autres, rapport à ce que les directeurs on les voyait pas non plus avant, et de toutes façons ce qu'ils font est secret dans l'ensemble. Mais ce qui est pratique, c'est qu'ils sont pas dans le même fuseau horaire, du coup on n'a pas de nouvelles consignes en journée, et ça je dirais que c'est un plus. 

Faites donc comme le patron de Robert, un simple appel à RentABoss International et vous allez retrouver le sourire !

* pour les entreprises avec responsabilité sociale nécessitant la parité homme-femme, nous consulter

jeudi 30 avril 2015

Y-a-t-il un pilote dans le projet ?

Je ne sais pas chez vous, mais il y a chez nous une métaphore récurrente dans le domaine des projets, c'est celle du pilote et du pilotage. On pilote à tours de bras, et parmi les questions les plus lancinantes que nous nous posons, celle de savoir qui devrait piloter tient la palme.

Pourquoi cette image fait-elle florès ? Peut-être est-ce lié, dans un milieu très masculin, à la nostalgie des cinquante pour cent de petits garçons qui voulaient être pilote d'avion. Je n'ose imaginer que le fantasme de la casquette à galons et de la veste à boutons dorés y soit pour quelque chose, mais on ne peut l'exclure. Ou, plus prosaïquement, ce peut-être une alternative au mot chef que l'on retrouve sur les deux-tiers(1) des cartes de visite et qui n'est donc plus tout à fait assez discriminant pour décider de qui est aux commandes.

Mais réfléchissons un instant à ce que véhicule, c'est le cas de le dire, la comparaison. Si le projet est un avion, ses membres sont des passagers passifs. Certains métiers nobles prennent une coupe de champagne à l'avant tandis que les modestes contributeurs sont en éco, mais, en cas de perturbations sur la route du projet, chacun a son petit sac en papier et tout le monde doit rester sagement attaché. Car le pilote, seul maître à bord après Leslie Nielsen, s'occupe de tout. C'est pas très bon comme parallèle.

C'est qu'à force de regarder des plannings toute la journée, on finit par se persuader qu'un projet est un vaisseau dont la mission est d'aller d'un point A à un point B. On ne voit pas une construction s'élever mais un simple point sur le radar de la tour de contrôle. On ne discerne plus les opportunités qu'untel saura détecter au vol, les idées qu'un autre apportera, les améliorations, les réparations, les compétences créées en chemin et qui resserviront. Bref, à se concentrer sur le pilote on méconnaît l'importance de l'oeuvre collective.

Hélas nous avons inventé pire encore que le pilote : le comité de pilotage. Il s'agit d'un aréopage(2) de casquettes largement galonnées et de boutons rutilants, où, pour siéger, il faut avoir des milliers d'heures de vol - c'est à dire qu'il y est défendu d'avoir les pieds sur terre. Le manche à balais passe de main en main, chacun y allant de sa petite correction de trajectoire. Evidemment, le comité n'est pas à bord du projet qui, tel un drone fou, zigzague entre monts et vallées tandis qu'impuissant vous vous demandez si vous avez choisi la bonne compagnie.

Quoiqu'il en soit, nous vous souhaitons un agréable vol.


(1) le tiers restant est directeur de quelque chose. 
(2) pas de lien avec l'aréoport de la cité de la peur

samedi 21 mars 2015

A bas l'école

Martin Boulu a les mains tremblantes. Il a mal dormi cette nuit. Cela lui fait la même chose à chaque semestre, le jour de la part variable. Il a beau n'être qu'à quelques encablures de la retraite, rien n'y fait.

Ce n'est pas tant l'argent, non, ça, ça ne change pas grand chose. Mais ce sentiment de culpabilité diffuse, ce besoin de se justifier, cet espoir d'un mot bienveillant, ça le renvoie à Monsieur Bertin, son instituteur. C'était en CE1, et c'était hier. Continuez ainsi Martin, et votre métier sera tout trouvé : vous casserez des cailloux sur le bord des routes. Martin ne casse pas de cailloux. Martin est cadre supérieur, a une belle carrière et une belle vie.

Mais il n'a jamais vraiment quitté l'école. Singeant subtilement les rituels scolaires, son entreprise l'y maintient soigneusement. Martin parvient tout de même à ouvrir l'enveloppe...


mercredi 18 février 2015

Substition

Rendons un petit hommage à Terry Pratchett, auteur aussi prolifique que poétique, et démiurge du disque monde, en lui empruntant le temps de ce billet le concept de subtsition. La substition se définit comme le contraire de la superstition. Si une superstition se caractérise par le fait de croire en des choses qui n'existent pas, une substition est pratiquée par celui qui refuse de croire à ce qui existe. C'est assez proche du déni de réalité, avec en plus une subtile connotation religieuse : c'est, avec ferveur, ne pas croire en la réalité. Et, avouons-le nous, c'est plus classe. Vous voulez un exemple ? Puisque c'est gentiment demandé, en voici trois.

Nous évoquons avec un collègue la question de l'open source - cette approche qui consiste à publier le code source d'un logiciel afin que chacun puisse en user à sa guise - et de la standardisation. Lui me soutient que la standardisation doit précéder l'implémentation, fut-elle en open-source. Je donne un contre-exemple, puis deux, puis trois. Rien n'y fait. Il ne conteste pas les faits, ce qui pourrait s'admettre, mais il refuse juste de les intégrer à sa représentation du monde au centre de laquelle trônent les instances de normalisation. Le fait avéré qu'on puisse arriver aux mêmes fins sans ces instances est tout simplement écarté. Si le monde est décevant, tant pis pour le monde.

La même semaine, un manager me soutient qu'il est impossible de continuer d'être vraiment un développeur tout en étant manager. Je module et modère : tu veux dire que c'est difficile, et qu'il faut une certaine discipline ? Non, répond-il, je veux dire que c'est impossible. Je parle de Paul, de Pierre et de Jean, tous humains tangibles, joignables par téléphone, qui pourraient confirmer de vive voix être la preuve incarnée de cette non-impossibilité. Je ne le convaincs pas. Soit. Mais il se gardera bien de vérifier, l'opportunité de faire évoluer ses représentations étant semble-t-il bien moins attirante que n'est effrayante la perspective d'avoir eu peut-être tort.

Le vendredi, un pot de départ, brouhaha et verres entrechoqués. On parle holacracie, entreprises libérées et autres modèles d'organisation dans lesquelles le management hiérarchique pyramidal a disparu au profit de gouvernances neuves, subtiles et visiblement efficaces au regard de leurs performances financières. "Ouai, on aimerait bien que cela soit possible, mais on sait tous que l'on ne va pas changer l'homme, hein" conclut un philosophe de circonstance. Là encore, on parle de sociétés qui ont pignon sur rue, qui publient des résultats, qui pour beaucoup se racontent et témoignent auprès de qui veut les entendre. Et on ne faisait rien d'autre que les décrire. Mais voilà, la substition est confortable, et la réalité n'a qu'à s'en prendre à elle même : à changer si vite et si constamment, il ne faut pas qu'elle s'étonne qu'on finisse par la laisser tomber.

Le week-end venu, ces trois épisodes rapprochés me font douter : si le mal est si répandu, se pourrait-il que je sois aussi substitieux malgré moi ? J'espère sincèrement que si c'est le cas, il se trouvera quelqu'un pour me le dire. Et en attendant, dans l'espoir que la superstition soit un remède par antagonisme, je croise les doigts et je touche du bois.

samedi 10 janvier 2015

Apprenons à dessiner

Afin de se garantir une employabilité durable, il faut savoir anticiper et se débarrasser de l'idée sotte qu'on ne peut plus apprendre un nouveau métier après un certain âge. Ainsi, par exemple, j'encourage sans relâche mon entourage à s'initier aux joies du développement logiciel. Mais l'agilité managériale consiste aussi à s'adapter à un monde turbulent.

Puisqu'une soudaine et sinistre pénurie de dessinateurs est survenue, et parce que face à la barbarie il ne faut ni trembler ni cesser de rire, rangeons nos claviers, sortons nos crayons et nos gommes, et sans aucun complexe, apprenons à dessiner. Et soyons Charlie.