mercredi 18 février 2015

Substition

Rendons un petit hommage à Terry Pratchett, auteur aussi prolifique que poétique, et démiurge du disque monde, en lui empruntant le temps de ce billet le concept de subtsition. La substition se définit comme le contraire de la superstition. Si une superstition se caractérise par le fait de croire en des choses qui n'existent pas, une substition est pratiquée par celui qui refuse de croire à ce qui existe. C'est assez proche du déni de réalité, avec en plus une subtile connotation religieuse : c'est, avec ferveur, ne pas croire en la réalité. Et, avouons-le nous, c'est plus classe. Vous voulez un exemple ? Puisque c'est gentiment demandé, en voici trois.

Nous évoquons avec un collègue la question de l'open source - cette approche qui consiste à publier le code source d'un logiciel afin que chacun puisse en user à sa guise - et de la standardisation. Lui me soutient que la standardisation doit précéder l'implémentation, fut-elle en open-source. Je donne un contre-exemple, puis deux, puis trois. Rien n'y fait. Il ne conteste pas les faits, ce qui pourrait s'admettre, mais il refuse juste de les intégrer à sa représentation du monde au centre de laquelle trônent les instances de normalisation. Le fait avéré qu'on puisse arriver aux mêmes fins sans ces instances est tout simplement écarté. Si le monde est décevant, tant pis pour le monde.

La même semaine, un manager me soutient qu'il est impossible de continuer d'être vraiment un développeur tout en étant manager. Je module et modère : tu veux dire que c'est difficile, et qu'il faut une certaine discipline ? Non, répond-il, je veux dire que c'est impossible. Je parle de Paul, de Pierre et de Jean, tous humains tangibles, joignables par téléphone, qui pourraient confirmer de vive voix être la preuve incarnée de cette non-impossibilité. Je ne le convaincs pas. Soit. Mais il se gardera bien de vérifier, l'opportunité de faire évoluer ses représentations étant semble-t-il bien moins attirante que n'est effrayante la perspective d'avoir eu peut-être tort.

Le vendredi, un pot de départ, brouhaha et verres entrechoqués. On parle holacracie, entreprises libérées et autres modèles d'organisation dans lesquelles le management hiérarchique pyramidal a disparu au profit de gouvernances neuves, subtiles et visiblement efficaces au regard de leurs performances financières. "Ouai, on aimerait bien que cela soit possible, mais on sait tous que l'on ne va pas changer l'homme, hein" conclut un philosophe de circonstance. Là encore, on parle de sociétés qui ont pignon sur rue, qui publient des résultats, qui pour beaucoup se racontent et témoignent auprès de qui veut les entendre. Et on ne faisait rien d'autre que les décrire. Mais voilà, la substition est confortable, et la réalité n'a qu'à s'en prendre à elle même : à changer si vite et si constamment, il ne faut pas qu'elle s'étonne qu'on finisse par la laisser tomber.

Le week-end venu, ces trois épisodes rapprochés me font douter : si le mal est si répandu, se pourrait-il que je sois aussi substitieux malgré moi ? J'espère sincèrement que si c'est le cas, il se trouvera quelqu'un pour me le dire. Et en attendant, dans l'espoir que la superstition soit un remède par antagonisme, je croise les doigts et je touche du bois.