dimanche 30 août 2015

Lève toi et marche

Si la révolution digitale(1) chamboule les organisations productives, c'est parce que les langages informatiques qui la sous-tendent sont par essence performatifs.

Comment ça, j'attaque trop dur ? Ah mais mes petits amis, c'est la rentrée, fini la farniente, il faut s'y remettre. Vous pensiez pas rester indéfiniment les pieds dans la piscine et un verre de rosé pamplemousse à la main, si ? Non ? Bon. Je reprends.

Si la révolution digitale chamboule les organisations productives -virgule- c'est parce que les langages informatiques qui la sous-tendent ... qui la sous-tendent... sont par essence performatifs... sont par essence... performatifs -point.

Développons. Les langages informatiques sont bien nommés : ils disposent comme les langages naturels d'une syntaxe -ô combien rigoureuse- d'un vocabulaire -extensible à l'envi- et d'une grammaire, et leur vocation est aussi de permettre l'articulation d'une pensée personnelle et intelligible pour les autres locuteurs -comprendre en ce cas les autres programmeurs.

Mais leur particularité est que leur intelligibilité s'étend aux ordinateurs. Un énoncé dans ces langues, pourvu qu'il soit correctement formé, est quasi-instantanément exécuté par les machines, lesquelles sont en prise avec le monde réel. Ainsi, si j'écrit que des mails doivent être envoyés à l'ensemble de mes contacts, ces mails sont envoyés, des réseaux s'activent, de l'électricité est consommée, des téléphones vont vibrer dans des poches, des personnes vont réagir. L'exprimer et le faire devient la même chose.

Le verbe performatif est l'un des fantasmes les plus profonds et anciens de l'humanité. Que la lumière soit. Le parchemin avec le nom de dieu qui anime le golem. Ce genre de choses. Internet des objets, allume la lampe. Robot, lève toi et marche. Vous voyez le topo. La prise directe de la pensée sur le monde.

Et le rapport avec les organisations productives ? C'est que la parole y est en général impérative ou descriptive. Descriptive, elle remonte vers le sommet l'image du monde. Impérative, elle descend et se multiplie par l'arborescence hiérarchique. Elle encourage à la distinction entre ceux qui pensent et ceux qui font. Mais même impérative, son effet sur le monde est au mieux indirect, sujet à l'interprétation et à l'adhésion des personnes qui la reçoive. Elle est moins efficace.

Aussi, dans les domaines de plus en plus nombreux qui sont connectés au réseau, savoir attirer et utiliser aux mieux ceux qui maîtrisent ces langages performatifs donne un avantage compétitif majeur. Et si ces penseurs-faiseurs ne rentrent pas dans le cadre de votre organisation, alors tordez votre cadre. Ou craignez la puissance des maîtres du golem.

A ce sujet, et s'il vous est toujours loisible de lire un peu, je vous recommande le livre L'âge de faire, de Michel Lallement, au seuil. Une étude in vivo de ces drôles de zozos qui inventent de nouvelles façons de travailler dans les temples de la bidouille que sont les hackerspaces.

Bonne rentrée.

Golem image ©2009-2015 RachelCurtis
(1) un tweet récent rappelle qu'il ne faut pas confondre révolution digitale et se tourner les pouces...