dimanche 25 octobre 2015

Le manager imaginaire

AGRONTE : Le manager
MARTINE : L'assistante
BELET : Le cocher










Scene 1

AGRONTE, MARTINE

Agronte s'assied derrière son bureau, il arrange ses papiers, puis les réarrange autrement. Il se redresse et prend la pause.

AGRONTE : Suis-je bien ainsi ?
MARTINE : Ma foi non, vous voilà tout raide. Vous êtes encore coincé du dos. 
AGRONTE : Il s'agit bien de cela. Ne me trouve tu pas majestueux ainsi ? Il se tourne un peu. Ou comme ceci ? 
MARTINE : C'est cet air froid qui vous coule de la fenêtre. Vous devriez recevoir dans le petit siège de madame, près de la cheminée.
AGRONTE : Tais-toi donc. Je te parle d'inspirer le respect et la crainte, et tu me voudrais faire ressembler à une vieille décrépite. On se doit, dans les responsabilités où l'on est, de marquer la distance qui nous sépare de nos subordonnés pour les bien conduire. Mais tu n'entends rien à ces choses, et j'ai été sot de te demander ton avis. 
MARTINE : Monsieur dit vrai, de ces surbordonneries je n'ai point l'intelligence. Mais je sais assez l'effet de l'air glacé quand il tombe sur les reins.
AGRONTE : Et bien pour que ton ignorance me serve au moins de quelque chose, tu te posteras là, sur le côté, en gardant cet air. Non, pas cet air là, effrontée ! Voilà qui est mieux. Fais le entrer.

Scene 2

AGRONTE, MARTINE, BELET

BELET : Monsieur ?
AGRONTE : l'air ailleurs, le regard perdu vers l'horizon
BELET : s'approchant : Monsieur ?
AGRONTE : Ah, mon bon Belet, tu es là. Mes affaires m'accaparent l'esprit tout entier, et je ne t'avais point vu.
BELET : Monsieur veut que je prépare l'attelage ?
AGRONTE : Non. Je t'ai fait quérir pour une autre sorte de conversation. J'ai décidé que je consignerai deux fois l'an, avec chacun de mes gens, les objectifs qu'ils devront atteindre dans la saison. Tous les gentilshommes avisés de la cour font de même, ce ne peut être sans raison. C'est aujourd'hui ton tour.
BELET : Ai-je déplu à Monsieur ?
AGRONTE : Non point. Tu es un fort bon cocher, et tu n'as donc rien à craindre de cet exercice. Il se peut même que tu en tires profit. Car si tu fais tout ce que nous noterons ici, tu recevras jusqu'à six pistoles dans six mois, en plus de ta solde.
BELET : Vous me parlez de miel et me voici hors d'inquiétude. Que dois-je faire ?
AGRONTE : Ecouter et répondre.
BELET : Cela semble à ma portée.
AGRONTE : Ce papier que tu vois sera le tien, il t'instruira de tout. Je commence. Ecrivant : en haut, la date. Ton nom ?
BELET : Belet.
AGRONTE : Belet. Ton métier ?
BELET : Cocher. A Martine : Le jour qu'il est, mon nom et mon métier, je me sens déjà bien instruit.
AGRONTE : Contente toi de répondre. Qu'est-ce qui est le plus important dans ta tâche ?
BELET : Les chevaux ?
AGRONTE : Je le note : les chevaux. Mesure : les chevaux sont en parfaite santé, pour trois pistoles à cent pour cent de l'objectif.
BELET : Ah ça, sans aucun pur-sang, je le garantis à Monsieur.
AGRONTE : Cent pour cent, ai-je dit, lourdaud. Cela veut dire que tous les chevaux doivent être sains et vaillants, sans exception.
BELET : Mais Monsieur n'en possède que deux, et Grisette souffre de ce genre de boitement qui ne se guérit pas.
AGRONTE : Me voudrais-tu faire ton travail, coquin ? C'est bien assez du mien que de te dire le détail de ce qui doit être. Quelle autre chose vient après les chevaux, par ordre de conséquence ?
BELET : Ma foi, ce qui vient après les chevaux, d'ordinaire, c'est la voiture.
AGRONTE : La voiture, cela est vrai. Objectif second : le coche doit être en parfait état et immaculé à la fin de la période, pour deux pistoles.
BELET : Monsieur, dans six mois d'ici ce sera mars et les rues seront plus boueuses qu'un pot d'aisance, sauf votre respect.
AGRONTE : Encore ! N'ai-je point assez de tracas dans mes affaires supérieures ? Fais ton métier de cocher de la façon que je t'écris, et ne m'accable pas des détails.
BELET : Comme Monsieur voudra.
AGRONTE : Objectif troisième, pour une pistole. Celui-là vient de moi. L'équipage devra coûter, en bonne économie, un quart de moins que l'an passé. Tu vas protester encore ?
BELET : Écrasant une larme : non, Monsieur.
AGRONTE : Alors signe ici. A mon tour à présent. A la bonne heure. Sens-tu déjà l'emprise de la motivation te venir ? Six pistoles, heureux homme. Mais, tu pleures ? N'est-ce pas assez d'argent ?
BELET : Prenant le papier : Si Monsieur, mais je pleure un peu pour vous, et vos beaux habits crottés quand vous irez à pieds sous la pluie.
AGRONTE : Que dis tu ?
BELET : Je ne peux concevoir d'autre moyen de ne point salir la voiture que de ne la pas sortir quand il pleut.
AGRONTE : Se levant : Quoi !
BELET : Mais je pleure plus encore pour Grisette, car pour tenir les deux autres objectifs je vais la devoir conduire tantôt chez le boucher. Ainsi j'économiserai sur la moitié du picotin de l'hiver, et cent pour cent de l'autre cheval sera en bonne santé au printemps.
AGRONTE : Maraud ! Assassin ! Rends moi ce papier. Il se mettent à courir autour du bureau. Puis soudain Agronte se prend les reins. Aïe, mon dos !
MARTINE : Ce que je disais.
AGRONTE : Ah, faquin, ta traîtrise m'enfonce des poignards dans les reins. M'aideras tu ?
BELET : Voyons. Relisant : non, cela ne figure pas dans mes objectifs.
AGRONTE : Pendard. Se laissant couvrir d'un plaid et conduire par Martine dans le siège près du feu. Tu as tordu tout cela à ton avantage, et tu rends cette belle science du management inopérante par ta rouerie.
BELET : Ah, je le vois bien Monsieur, que cela vous cause de la peine, et j'en suis navré car je vous aime bien au fond. Voici le contrat que je vous propose en retour : pour trois pistoles de prime seulement, je m'engage à faire mon métier de la façon que me dictera mon bon sens et qui ne vous a jamais déplu jusqu'à ce jour.
MARTINE : Sans n'y rien connaître, il me semble que Monsieur peut économiser trois pistoles et un cheval en acceptant.
AGRONTE : Insolents que vous êtes. Que puis-je faire sinon dire oui ?
BELET : Jetant le papier dans le feu : et cochon qui s'en dédit.

FIN