lundi 29 février 2016

Bureaulithique


- Nous recevons ce soir un érudit comme il y en a peu en surface, grand Siphoncle honoraire, titulaire de la chaire d'Histoire de l'Oratoire du Septentrion, et auteur d'une incroyable série d'ouvrages qui nous font revivre comme si nous y étions l'épopée tumultueuse de l'humanité d'avant la Grande Bascule. Maître Jen Zhi, bonsoir.
- Bonsoir.
- Si vous nous avez fait l'honneur de votre présence, c'est que vous venez d'achever le dernier volume de cette saga, après trois ans de travaux méticuleux. Sans plus attendre, pouvez-vous nous dire de quoi il est question cette fois ?
- Oui, bien sûr. Mon équipe et moi avons eu la chance de découvrir, à cinq courses au large de Tertre, un site pre-GB unique, aussi bien par sa date d'occupation relativement récente, que nous estimons à la première moitié du vingt-et-unième siècle de l'ère précédente, que par son état de conservation incroyable. En fait, si les constructions en sont la partie la plus visible et spectaculaire, ce sont les quantités de documents dont une large part est encore déchiffrable qui ont rendu cette campagne de fouilles exceptionnelle.
- Avez-vous pu déterminer de quel type de structure il s'agissait ?
- Oui, sans aucune hésitation, il s'agissait d'un siège central de ce que nos lointains ancêtres appelaient une Entreprise, une sorte de large structure clanique assez organisée. Nous pouvons, suite à ce travail de trois années, recréer une image fidèle, je pense, de la vie que nos aïeux y menaient.
- Maître, je vous en prie, transportez nous !
- Et bien il faut vous figurer, tout d'abord, une vaste enceinte close de grilles métalliques, à vocation évidemment défensive, qui protégeait des raids fréquents des autres entreprises un espace dénudé nommé le parking.
- Qu'est-ce que cela ?
- Une zone d'entrepôt pour les véhicules automobiles à moteur thermique qui étaient si importants à l'époque.
- Et au sujet desquels vous aviez écrit, suite à une autre découverte, cet essai "Mad Max, témoignage sur l'automobile au troisième siécle pre-GB". Ces engins terrifiants étaient pilotés manuellement, si je m'en souviens bien.
- Absolument. On imagine sans peine la dose de courage qu'il fallait à ces hommes et ces femmes pour rejoindre le site quotidiennement.
- Parce qu'ils ne vivaient pas sur place ?
- Non, de ce que nous comprenons, ils avaient des rythmes très précis et, par superstition peut-être, n'occupaient les lieux que de jour. Une fois leur bruyante et mortelle machine remisée, ils rejoignaient une vaste bâtisse parallélépipèdique de verre et de pierre reconstituée. Ils y occupaient un emplacement déterminé, toujours le même. Cette place disait à elle seul le statut social de l'occupant, avec une corrélation forte entre l'altitude et le rang. Une pratique, soit dit en passant, que partagent beaucoup de grand-singes sociaux.
- Et que faisaient-ils ?
- C'est assez difficile à dire, mais les échanges écrits et oraux codifiés occupaient une large partie de leur temps. Ils produisaient une grande quantité d'écrit. Puis, ils déjeunaient sur place, de façon collective.
- Et ils se reproduisaient sur place aussi ?
- Il ne semble pas, ou de façon très occasionnelle. Il y a à ce sujet un autre paradoxe : de nombreux textes revendiquent la stricte égalité entre les sexes dans l'Entreprise, mais lorsque l'on recoupe soigneusement les chiffres, il semble qu'il n'en ait rien été.
- Et en dehors des repas, ils ne se déplaçaient pas ?
- Si, à intervalles réguliers, ils quittaient leur espace assigné pour se retrouver lors de cérémonies nommées réunions.
- Une sorte de pratique cultuelle ?
- Certainement. La séance commençait par des libations rituelles. Nous avons trouvé, sur des restes de sols textiles de nombreuses auréoles, qui se sont révélées être du café, un breuvage très important dont l'omniprésence alors que sa valeur nutritionnelle est nulle témoigne du caractère sacré.
- Des sacrifices ?
- Nous n'en avons trouvé trace, ou peut-être dans des versions purement symboliques. Ainsi il est fait fréquemment mention d'un supplice dit de "la charrette" qui causait un grand effroi parmi ceux qui l'évoquaient.
- Ces réunions étaient donc uniquement des offices religieux ?
- Cela reste complexe à déterminer. Ce que je puis affirmer avec certitude, après avoir traduit des centaines de compte-rendus détaillés, c'est qu'elles n'avaient aucune fonction directement productive.
- Mais alors, comment survivaient-ils ? Car ils ne connaissaient pas la xamantique, n'est-ce pas ?
- Non, si l'informatique était déjà avancée, ils n'avaient pas atteint ce stade. En fait ces clans-entreprises captaient, comme toutes les castes cléricales ou guerrières qui les avaient précédées, une partie de la production des autres castes. Ce site que nous avons étudié était donc un centre de pouvoir et de contrôle qui devait vendre fort cher sa protection militaire et spirituelle.
- Et bien maître, merci pour cette fascinante plongée dans les âges obscurs. Nous recommandons à tous ceux qui voudrons aller plus loin, et ils sont nombreux j'en suis sûr, la lecture de "Infomax Incorporated, la vie en entreprise au temps du pétrole". Bonne soirée, et au mois prochain, même heure, même clade !